Besoin de personne

05 Jan

Après cette longue flânerie japonaise, et pour marquer l’entrée dans 2013, l’année de la braise (…), retour à la rubrique du blog intitulée « Face B  (la bande-son) »…

Dans ma bande-son perso un peu foisonnante, un peu fouillis parfois comme on le verra, quatre fondamentaux, quatre piliers, les plus anciens : une Française, un Français, un Américain, un Canadien. Galanterie oblige (youpi !), commençons par la Française.

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C’est l’été 1977, j’ai 11 ans et demi, mon père pose du papier peint dans ce qui va devenir ma chambre,  il a l’habitude d’écouter la radio quand il fait des travaux, Europe 1, la station familiale, ce matin-là une émission type « Stop ou encore », où les auditeurs doivent appeler pour voter et dire s’ils veulent encore entendre le chanteur dont un disque vient de passer. Je suis là, sans doute quelque chose à dire ou à faire, et de la radio sort soudain une mélodie, des paroles et une voix,  inédites pour moi, et suffisamment marquantes pour que je me souvienne de ce moment quelques dizaines d’années plus tard. Je m’accoude à l’escabeau sur lequel est posée la radio (de marque « Radiola ») pour mieux écouter. (Évidemment, le disque est sorti en 1972, j’avais juste 5 ans de retard ! mais à l’été 72, j’avais six ans et demi, je suis sûre que vous me pardonnez ce décalage !)

Une intro courte à la guitare, le piano et la batterie qui déboulent, pas de temps à perdre, et tout de suite la voix, magique : « Je n’ai eu besoin de personne pour le rencontrer, un jour, ni qu’on me raisonne pour m’aider à voir l’amour. »

Souvenez-vous (très belle vidéo de l’époque de la sortie du disque, l’intro est au piano, Sanson chante en direct, elle a  23 ans, un charme et un talent fous) :

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De ce moment inaugural, de mon émotion de ce matin-là, accoudée à l’escabeau au milieu des travaux, je garde un souvenir fort, d’une découverte précieuse, d’une voix qui parlait d’une manière inédite, de sentiments éternels mais qui semblaient nouveaux, une voix qui allait m’ouvrir des horizons jusque-là insoupçonnés.

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« Besoin de personne quand je me suis fait ma loi, besoin de personne, quand il est venu vers moi… »

Pour une future lesbienne (enfin, mettons plutôt « en devenir » !), qui ignorait évidemment tout à ce moment précis des affres qu’elle allait traverser à l’adolescence et même plus tard, il y avait là comme une résonance par anticipation (évidemment, remplacer « il » par « elle ») : oui, « besoin de personne pour choisir le chemin de ma vie, besoin de personne pour pleurer quand il me renie ». Ce n’était évidemment ni la première chanson d’amour que j’entendais, ni la première femme libre dont on écoutait la voix (Barbara, Gréco…), mais sans doute la première à parler de cette manière-là, moderne, pop, de ce goût, de cette volonté et de cette difficulté d’être soi-même (même si Françoise Hardy, plus tôt… mais en moins punchy !). De ce sentiment d’urgence de vivre, et de cette faculté à prendre des risques, à ne pas avoir peur de souffrir, parce que l’intensité est plus importante que le confort, malgré le prix à payer. Sanson a été dans ma jeunesse (et me semble-t-il dans la jeunesse de beaucoup de femmes homosexuelles, ce qui explique leur nombre assez important dans ses concerts !), non pas un modèle, mais comme une image idéale et idéalisée de la femme libre, indépendante, et acceptant le poids de ses passions et leurs conséquences. « Je l’ai conquis toute seule, il m’a offert toute sa vie, je crois que j’ai dit oui, oui. Je l’ai conquis toute seule, il m’a offert toutes ses nuits, je crois que j’ai tout pris, que j’ai tout pris ».

Mais avant d’être consciente de tout cela,  il y a eu le simple choc de sa voix, de sa musique, de ses mots, l’évidence de son talent, éclatant, et celui, un peu plus tard, de son charme, de sa personnalité, de sa sincérité. De sa liberté, de sa modernité.

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Est-ce ce même jour (il me semble) que dans la foulée, j’ai entendu pour la première fois « Amoureuse » ? « Une nuit, je m’endors avec lui, mais je sais qu’on nous l’interdit. Et je sens la fièvre qui me mord sans que j’aie l’ombre d’un remords »… (comme résonance a priori, on pouvait difficilement faire mieux.) Et son (toujours valide) « et je me demande si cet amour aura un lendemain. Quand je suis loin de lui,  je n’ai plus vraiment toute ma tête, et je ne suis plus d’ici, je ressens la pluie d’une autre planète ». Romantique et imparable, ça parle à tout le monde, non ?

Et ça a été le début d’une affection pour « Véro » Sanson, jamais démentie, même lorsqu’elle se laisse parfois aujourd’hui aller à n’être qu’une caricature d’elle-même (quand elle parle uniquement, jamais quand elle chante. Même si sa voix a perdu de sa légèreté, bien sûr – trop de cigarettes et de nuits sans sommeil, pour ne pas parler du reste). D’une longue série de concerts, du fantastique Palais des Sports en 1978 (j’avais 12 ans, hommage à ma mère qui m’y a emmenée – après un voyage voiture-train un peu compliqué!) à un festival de Touraine de l’été dernier. Et le début d’une appropriation de ses chansons, de ses textes, dont je reparlerai, certaines autres ayant été des étapes importantes dans la construction ou la compréhension de ce que j’étais ou de ce que je voulais devenir. Comme image idéale, on fait pire, je crois… car par-delà les (futur(e)s) déchirures, les chagrins, les excès, il y avait quelque chose de solaire et d’heureux chez cette jeune femme moderne.

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(Pochette du 45 tours : Encyclopedisque ; photo 1 : site officiel véroniquesanson ; photos 2 et 3 : blog « Harmonies », supprimé depuis)

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