Thunder Road – Route de tonnerre

07 Jan

Automne 1980, j’ai 15 ans. A la radio, j’entends un truc énorme,  qui emporte tout sur son passage, tendance rock à cuivres et à chœurs, voix chaude, virile et généreuse, accent américain à couper au couteau, batterie éclatante,  un truc qui donne envie de prendre les gens qu’on aime dans ses bras pour les faire danser n’importe comment. « Hungry Heart », Bruce Springsteen. J’achète le 45 tours.

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Je lis les paroles au dos de la pochette. La musique est irrésistiblement gaie et enthousiaste. Le texte est plus surprenant, si on s’y penche :

« Got a wife and kids in Baltimore, Jack/I went out for a ride and I never went back/Like a river that don’t know where it’s flowing,/I took a wrong turn and I just kept going.

Everybody’s got a hungry heart… (…)

Everybody needs a place to rest/Everybody wants to have a home/Don’t make no difference what nobody says/Ain’t nobody like to be alone »

(J’ai une femme et des enfants à Baltimore, Jack/je suis sorti faire un tour et je ne suis jamais revenu/comme une rivière qui ne sait pas où elle coule/j’ai tourné au mauvais endroit et j’ai simplement continué.

Tout le monde a le cœur affamé (…) »

Ensuite, le gars rencontre une fille dans un bar à Kingstown, ils tombent amoureux, puis se séparent, il se retrouve seul et il conclut, comme une évidence qui a besoin d’être redite :

« Everybody needs a place to rest/Everybody wants to have a home/Don’t make no difference what nobody says/Ain’t nobody like to be alone »

« Tout le monde a besoin d’un endroit où se reposer/Tout le monde veut avoir un foyer/Que personne ne le dise ne change rien : /Personne n’aime être seul »

L’idée de la chanson semble être : oui, la vie peut être dure, mais on est là pour vivre et pour y croire, au bonheur, et pour continuer à avancer, alors autant le faire avec énergie, et cette chanson en dégage, de l’énergie…

Dans la foulée de cette découverte, je lis dans un vieux numéro de Rock’n’folk une excellente critique sur un des albums précédents du gars en question, sorti en 1975. La pochette en noir et blanc me plaît, ce que dit le critique aussi. Je vais l’acheter, pour voir.

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Je pose le saphir (était-ce un diamant ?) sur le vinyle. Intro au piano qui égrène les notes et les célèbres premières mesures d’harmonica, tempo plutôt lent, voix toujours chaude et grave, mais au chant doux, presque douloureux. C’est une ballade, là où je m’attendais à un rock un peu pétaradant.

« The screen door slams/Mary’s dress waves/Like a vision she dances across the porch/As the radio plays/Roy Orbison singing for the lonely/Hey that’s me and I want you only/Don’t turn me home again/I just can’t face myself alone again… »

« La porte d’entrée claque/la robe de Marie ondule./Comme une vision elle danse à travers le porche au son de la radio./Roy Orbison chante pour les solitaires :/ »Hey,c’est moi et je ne veux que toi « ./Ne m’envoie pas encore balader, je ne peux plus supporter d’être seul »

La musique s’emballe un peu,  mais surtout Springsteen chante vite, les mots se bousculent, s’enchaînent, il en a, des choses à dire, à cette « Mary ». Comme l’empereur Joseph II reprochait à Mozart d’avoir mis « trop de notes » dans son opéra, on peut penser que Springsteen met « trop de mots » dans cette chanson, mais tout tient en équilibre et progresse grâce à la fièvre qui semble l’habiter, et la nécessité de convaincre cette fille de le suivre, et elle semble pressentir que l’enjeu est plus important  qu’une simple ballade en voiture :

« Don’t run back inside/Darling, you know just what I’m here for/So you’re scared and you’re thinking/That maybe we ain’t that young anymore/Show a little faith, there’s magic in the night (…) »

« Ne rentre pas à l’intérieur/chérie, tu sais pour quoi je suis venu/alors tu as peur, et tu penses que peut-être nous ne sommes plus assez jeunes pour tout ça/Aie un peu confiance/il y a de la magie dans la nuit… »

Il la connaît, il connaît ses hésitations, et il sait aussi qu’il n’est pas le héros dont toutes les filles rêvent : ce qu’il propose semble simple mais peut devenir magique par leur volonté commune.

« You can hide ‘neath your covers/And study your pain/Make crosses from your lovers/Throw roses in the rain/Waste your summer praying in vain/For a savior to rise f rom these streets/Well now l’m no hero/That’s understood/All the redemption I can offert girl/Is beneath this dirty hood/With a chance to make it good somehow/Hey what else can we do now/Except roll down the window/And let the wind blow back your hair/Well the night’s busting open/These two lanes will take us anywhere/We got one last chance to make it real/To trade in these wings on some wheels/Climb in back, heaven’s waiting on down the tracks/Oh come take my hand/We’re riding out tonight to case the promised land/Oh Thunder Road, oh Thunder Road … »

« Tu peux te cacher sous les couvertures/et ressasser ta souffrance/faire le compte de tes amoureux/ jeter des roses sous la pluie/gaspiller ton été à prier en vain pour qu’un sauveur émerge de ces rues./Je ne suis pas un héros, c’est clair/Tout le salut que je peux offrir tient sous ce capot sale/avec une chance de faire que ce soit bien quand même/ Et qu’est-ce qu’on peut faire d’autre maintenant/à part baisser la vitre et laisser le vent souffler dans tes cheveux/la nuit nous est grande ouverte/ces routes à deux voies nous emmèneront n’importe où/On a une dernière chance d’y arriver/de transformer ces roues en ailes/grimpe à l’arrière, le paradis nous attend au bout du chemin/Oh, oh, viens prendre ma main/roulons ce soir pour atteindre la terre promise/oh, route de tonnerre …  »

La suite est à l’avenant (pour une traduction et les paroles complètes, voir ici), de plus en plus poétique, mêlant des images un peu spectrales d’aube pâle aux bruits de moteurs qui disparaissent dans le lointain, chantée avec la même urgence… jusqu’à la phrase finale, où, après une dernière demande à Mary pour qu’elle se décide enfin à tenter le coup (« So, Mary, climb in ») , il énonce de manière grave et décidée en même temps que douloureuse :

« It’s a town full of losers/And l’m pulling out of here to win. »

(« C’est une ville pleine de perdants/et je me tire d’ici pour gagner. »)

Quelques notes encore au piano, puis le solo de saxophone du génial Clarence Clemons vient encore agrandir le paysage, tout en force contenue, et donne véritablement  cette impression à la fois mélancolique et pleine d’espoir d’avancer en se disant que oui, « je sais qu’il est tard, mais on peut y arriver si on se dépêche. » (« I know it’s late but we can make it if we run »).

Vous voulez entendre (et voir) ?  Dans une version de 1975, dépouillée, Bruce tout jeunot, à bonnet, voix et interprétation superbes, mais image  d’époque, sombre et bleutée:

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Ou dans la version du Live de Barcelone en 2002,  « grosse machine rock de scène » , mais touchante parce que le public connaît les paroles et reprend chaque mot en chœur :

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Ou dans un duo acoustique, doux et assez magique avec Melissa Etheridge :

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La découverte de cette chanson, et des sept autres du disque, tout aussi novatrices, touchantes et enthousiasmantes, chacune dans leur catégorie (rock jouissif, opéra rock, ballade jazzy à la trompette, sans compter l’hymne imparable, le « Born to run » du titre…) m’ouvre l’univers de Springsteen : son lyrisme, sa générosité, son énergie, son romantisme parfois douloureux, son idéalisme dont il connaît les limites mais dont il a besoin pour avancer, ses engagements, ses erreurs même parfois, son intégrité :  j’ai 15 ans, je ne comprends pas tout ça, mais je pressens que ses visions, sa musique et ses mots vont m’accompagner, me porter, m’émouvoir, me concerner, me précéder parfois. Oui, les chansons de Springsteen pour moi, c’est vraiment la bande-son d’une vie. Et « Thunder Road » est en tête de liste.

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(Pochettes : 45 tours « Hungry Heart » ; 33 tours « Born to run » ; photo )

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