Powderfinger

16 Jan

Le quatrième pilier de ma bande-son est Neil Young. Je l’ai découvert dans la foulée du « choc » Sanson (voir l’article « Besoin de personne ») aux alentours de 1978 : à ce moment-là, « Véro » est mariée à un Américain, Stephen Stills, musicien, guitariste, et membre du « super-groupe » Crosby, Stills and Nash, auquel s’était ajouté pour une courte période  « Young » de 1970 à 1972, j’achète un disque du groupe CSN (toujours très recommandable, leur premier, qui date de 1969), puis un disque de Neil Young en solo, le noir et blanc et très acoustique « After the Goldrush ». qui reste un de mes préférés.

L’intérieur du 33 tours :

neelhe-neilyoung-afterthegoldrush (3)

Je m’attache au personnage, à sa tête de Canadien d’origine indienne, à sa voix particulière, haut perchée, presque féminine parfois, à sa fragilité apparente, à son romantisme, à sa capacité de passer de l’acoustique le plus folk à l’électrique le plus rock et le plus sauvage, à ses prises de position, à la fois politiques et sociales, à ses textes poétiques, notamment la chanson-titre « Après la ruée vers l’or », au sujet très écolo avant l’heure, à la mélodie plaintive, piano et harmonica :

« Well, I dreamed I saw the knights in armour coming,/Sayin’ something about a queen./There where peasants singin’ and drummers drummin’/And the archer split the tree./There was a fanfare blowin’ to the sun/That was floating on the breeze./Look at Mother Nature on the run/In the nineteen seventies. »

« J’ai rêvé que je voyais arriver des chevaliers en armure,/ils disaient quelque chose à propos d’une reine/Il y avait des paysans qui chantaient et des joueurs de tambour/Et un archer a fendu un  arbre/Il y avait une fanfare qui soufflait vers le soleil/qui flottait dans la brise/Regardez Mère Nature dans sa fuite/Dans les années 70… »

Dans la foulée, je découvre ses autres disques, l’incontournable « Harvest », le live « Time fades away », le déchiré « Tonight’s the night », l’apaisé « Comes a time ». Peu de temps après, en 1979, sort le nouvel album de Neil « Rust never sleeps » (littéralement « la rouille ne dort jamais »).

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Une face acoustique, qui débute par « My My Hey Hey (Out of the Blue) » et une face très électrique qui se clôt par « Hey Hey My My (Into the Black) » [avec la fameuse phrase recopiée par Kurt Cobain dans la lettre retrouvée après son suicide  : » It’s better to burn out than fade away » (traduit sur Wikipédia par : « Mieux vaut exploser en vol que s’éteindre à petit feu »)], les deux versions se répondant, et encadrant les sept autres chansons. De vraies merveilles, acoustiques, « Thrasher », « Pocahontas » (au texte pro-Indien, rappelant sans haine quelques évidences, et à l’interprétation douce : « Des aurores boréales/Le ciel glacé la nuit/Des pagaies fendent l’eau/Dans un mouvement rapide et long/Depuis l’homme blanc/jusqu’aux champs de verdure/Et la mère patrie que nous n’avons jamais vue//Ils nous ont tués dans nos tipis/Et ils ont abattu nos femmes/Ils ont sans doute laissé quelques bébés pleurer sur le sol… »), « Sail Away » et électriques : la première de la seconde face s’appelle « Powderfinger » [un peu intraduisible, quelque chose comme « La Poudre (sous-entendu : du fusil) et le doigt (sous-entendu : qui appuie sur la gâchette) »]. Mélodie imparable au chorus à la guitare électrique claire (pas toujours le cas chez Neil, qui aime les amplis sursaturés), voix à la fois fluide et puissante, et texte condensé, qui campe en quelques strophes une scène, des personnages, des sentiments et raconte une vraie histoire avec une progression et un dénouement, on se croirait dans une nouvelle.

Look out, Mama, there’s a white boat comin’ up the river/With a big red beacon, and a flag, and a man on the rail/I think you’d better call John,/’Cause it don’t look like they’re here to deliver the mail/And it’s less than a mile away/I hope they didn’t come to stay/It’s got numbers on the side and a gun/And it’s makin’ big waves.

« Regarde, maman, il y a un bateau blanc qui remonte la rivière/Avec une grande balise rouge, et un drapeau, et un homme sur le pont/Je pense que tu ferais bien d’appeler John/Parce qu’il n’a pas l’air de venir pour nous déposer le courrier/Et il est à moins d’un mile/J’espère qu’ils ne vont pas s’installer/Il y a des numéros sur le côté et un canon/Et ça fait de grosses vagues. »

On visualise la scène, on sait que le personnage qui parle est jeune, il commence par appeler sa mère et dire qu’il serait bon que « John » soit là. Un bateau arrive, eux sont sur la rive, et l’inquiétude est là. Et de fait :

Daddy’s gone, my brother’s out hunting in the mountains/Big John’s been drinking since the river took Emmy-Lou/So the Powers That Be left me here to do the thinkin’/And I just turned twenty-two/I was wonderin’ what to do/And the closer they got,/The more those feelings grew.

« Papa s’est barré, mon frère est parti chasser dans les montagnes/Big John s’est mis à boire depuis que la rivière a emporté Emmy-Lou/Les autorités m’ont laissé ici pour réfléchir/Et je viens juste d’avoir 22 ans/Je me demandais ce que j’allais faire/Et plus ils se rapprochaient/Plus ce sentiment montait en moi. »

Daddy’s rifle in my hand felt reassurin’/He told me, Red means run, son, numbers add up to nothin’/But when the first shot hit the docks I saw it comin’/Raised my rifle to my eye/Never stopped to wonder why./Then I saw black,/And my face splashed in the sky.

« Le fusil de mon père dans ma main me rassurait/Il m’avait dit : «Si tu vois du rouge, tu t’enfuis, mon fils (littéralement : « Fils, le rouge signifie « Cours » »), les chiffres n’ajoutent rien»/Mais quand le premier tir a heurté le quai, je l’ai vu arriver/J’ai mis mon fusil en joue/Je ne me suis pas arrêté pour me demander pourquoi (ou : » je n’ai jamais cessé de me demander pourquoi »)/Alors tout est devenu noir/Et mon visage a explosé dans le ciel. »

Shelter me from the powder and the finger/Cover me with the thought that pulled the trigger/Think of me as one you’d never figured/Would fade away so young/With so much left undone/Remember me to my love,/I know I’ll miss her.

« Mettez-moi à l’abri de la poudre et du doigt (le « Powderfinger » du titre)/Protégez-moi de (ou : « avec ») la pensée qui a fait appuyer sur la détente/Pensez à moi comme à quelqu’un que vous n’auriez jamais imaginé/Qui aurait disparu si jeune/Avec tant de choses qui lui restaient à faire/Faites en sorte que mon amour se souvienne de moi/Je sais qu’elle me manquera. »

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Le texte est magnifiquement concis et descriptif, la musique et les choeurs (les « ouhouh » plus précisément !) du groupe Crazy Horse ajoutent à la tension dramatique et l’interprétation de Neil est bouleversante, sans faire d’effet particulier, puisqu’on est dans le rock.

Vous voulez voir et entendre ? Dans la version du film « Rust Never Sleeps », le concert filmé de 1978 (special dédicace à my sister, qui m’a accompagnée dans un ciné de Montparnasse en 1979 pour le voir, ce film) d’où est issu le double 33 tours « Live Rust », magique

Image de prévisualisation YouTube

Ou en version acoustique (pas de vidéo correspondante, mais la musique vaut le coup) :

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J’aurais pu détailler d’autres chansons de Neil, le magnifique « Like a hurricane » dont il existe aussi deux versions, une électrique, une acoustique, à l’orgue ; « Cortez the Killer » chevauchée électrique et hallucinée sur le conquistador Espagnol et les Aztèques qu’il a rayés de la carte ; ou en acoustique, « Don’t let it bring you down », « Helpless » ou le très touchant »Little Wing »…

J’aime toujours le Neil Young de ces années-là, et celui d’aujourd’hui, avec sa même sincérité, sa poésie, et sa liberté totale qui fait qu’il a été parfois difficile à suivre. Il est maintenant reconnu comme un des plus grands compositeurs de sa génération, le père du mouvement grunge, notamment. Et vous avez remarqué : si mon nom de blogueuse doit beaucoup à mon prénom de l’état civil, qu’il ait un petit air de ressemblance avec celui de ce héros de mon adolescence lui ajoute une légitimité et un charme supplémentaires.

(intérieur pochette « After the goldrush« ; pochette « Rust never sleeps »; photo Neil Young)

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