Fort Alamo

21 Jan

En 1994, je vois, lors de sa sortie, un film de Claire Denis, qui s’appelle « J’ai pas sommeil », dont l’histoire est plus ou moins inspirée par celle du tueur en série Thierry Paulin, le « tueur des vieilles dames » qui a sévi dans le Nord et l’Est de Paris dans les années 80.

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Dans ce film figure une scène assez incroyable où le personnage principal, travesti, sur la piste d’une boîte gay parisienne, entouré d’hommes silencieux aux regards ardents, fait un play-back et une chorégraphie assez troublants sur une chanson que je ne connais pas,  paroles très belles et musique à l’orchestration dépouillée, à la mélodie d’apparence simple : « On se croit d’amour/Oh on se croit féroce, enraciné/mais revient toujours/le temps du lien défait/On se croit d’amour/oh on se sent épris d’éternité/mais revient toujours/le temps du lien défait ». N’est-ce pas, dit avec poésie et élégance, ce qu’on craint souvent, dans les histoires d’amour, que « ça » s’arrête, et que revienne, oui, le temps du lien défait ?

Extrait du film, « repiquage télé d’époque » :

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J’attends la fin du générique pour apprendre le nom de l’interprète, à la belle voix sensuelle, Jean-Louis Murat, et je file acheter le CD (on ne trouvait déjà plus de vinyles, too bad), dont le titre est « Le Manteau de pluie du singe ».

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Dix belles chansons, ma préférée sur ce disque reste aujourd’hui encore « Le lien défait » (« Comme la vipère/Comme la reine des près/Morte terre/Tu déferas le tien…/Comme la femme douce/Comme l’homme léger/Au moment d’oublier/Tu déferas le tien… »), un univers poétique dans lequel la nature est très présente (« Comme un lichen gris/sur le flanc d’un rocher/comme un loup sous la Voie Lactée/je sens monter en moi/un sentiment profond/d’abandon/Par mon âme et mon sang/Col de la Croix-Morand/Je te garderai »), je tombe sous le charme, et me procure les autres opus, « Cheyenne autumn », « Venus ».

En 1996, il sort un nouvel album, « Dolorès ». Une pochette assez moche (mais c’est un peu une spécialité chez lui, et encore ce n’est pas la pire),

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… mais un disque magnifique, que je considère aujourd’hui encore comme son plus beau (pourtant, il est prolixe, Jean-Louis), qui détaille les souffrances, les conséquences et les regrets d’une rupture et d’un chagrin d’amour. Murat vient de se faire plaquer et c’est dur.

Ca commence par « Fort Alamo », batterie seule, percussions, rythme soutenu et la voie qui se pose, grave, toujours sensuelle, mais sans plus d’effet, il s’agit de rendre compte : « Qu’il est dur de défaire/J’en reste KO/Dans ta ville-frontière/sise au bord de l’eau…/Abruti de lumière/Comme pris au lasso/Je me laisse défaire de tous mes oripeaux. » La guitare est lancée et Jean-Louis n’entend pas être tendre, ni avec celle qui vient de le lâcher, ni avec lui-même : « Tes gestes d’orfèvre/Ta vie de femelle/je te jure que je m’en fous/Le plaisir vorace/dans l’impasse/Et alors?/De ma vie vulgaire/dans l’armée de l’air/je garde l’amour/c’est tout/Plus rien n’est en place/comme tout s’efface/et alors je m’en fous… » Le constat continue et il est aride : « je n’ai plus de visage/je reste caché/caché dans ton ombre/ton ombre portée…/Je suis dans l’espace/un temple de glace/je n’aime plus rien du tout/malgré les menaces/comme tout me lasse/je m’en fous… » ; un souhait d’apaisement, quand même, une sorte de respiration vers la fin : « Donnez-moi la lumière/sur ce chant muet/ce long chant de misère/et de vanité », mais l’angoisse regagne : ‘comme tout est triste dans l’air/tout est à côté/ami, voilà ma prière/voilà mes péchés… » et le refrain vient ré-enfoncer le clou : « je suis dans l’espace/un temple de glace/je n’aime plus rien du tout/je vis dans la crasse/je suis dégueulasse/et alors?/le chien de l’espace/dans la glace/n’aboiera plus/whoo whoo whoo… » Murat aboyant comme le « chien de l’espace », absolument désespéré et au bout de tout, c’est ça , « Fort Alamo », et tous les gens qui ont connu un chagrin d’amour le comprennent bien, cet aboiement.

Pour écouter (pas de clip correspondant et les lives qu’on trouve sur les sites sont moins bons – à mon avis) :

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L’album, s’il est globalement sombre (« Perce-neige », « Margot », « Réversibilité »), est aussi plein de trouées lumineuses (« Brûle-moi » : « Viens, ma toute belle, canoter, c’est l’été/Nous aurons le ciel à partager »), plein de tendresses (« Dieu n’a pas trouvé mieux » : « Mieux que le moulin qui s’arrête/Qu’une brindille dans tes cheveux/Mieux que ton regard qui s’inquiète/Non, Dieu n’a pas trouvé mieux »), de départs entre tristesse et espoir (Dans un train bleu/je sommeille/Entre Lyon et Genève/le coeur peuplé d’idées noires…/quand dans un vol d’oies sauvages/sur les étangs s’élève/mon coeur épris de voyages… »), du rappel de l’importance du plaisir, et pas n’importe lequel  (« Le baiser » : « Nacrée ou lilas/viens aiguiser sur moi/ta beauté/Abandonne-toi/Éprouve au fond de toi/le baiser..), jusqu’à la réaffirmation que le fait d’aimer est bien ce à quoi on mesure une vie (« Dis, as-tu aimé chanter « aime-moi »?/as-tu aimé que se referment ses bras?/as-tu aimé poser ton coeur à l’intérieur/d’un être heureux?/As-tu aimé, en morte saison/semer la graine fleur/qui pousse au coeur/des gens heureux ? »). Vraiment, une très belle collection de chansons, à laquelle je retourne régulièrement, et c’est aussi à ça qu’on mesure l’importance de ce qu’on aime, la régularité avec laquelle on retourne s’y nourrir.

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Jean-Louis a fait depuis d’autres très belles chansons (« La chanson de Dolorès – L’irrégulière », « Gagner l’aéroport », « Accueille-moi, paysage »), d’autres qui m’ont moins plu et c’est vrai, il dit souvent des conneries maintenant quand il passe dans les médias. Mais ça ne change rien pour moi (juste qu’il devrait ne pas boire en interview !) : c’est un poète, et « Dolorès » est dans la liste de mes 10 albums favoris.

(Spéciale dédicace à la personne avec qui j’étais, entre autres, au cinéma en 1994 : as-tu aimé poser ton cœur à l’intérieur d’un être heureux?)

(photos : affiche « J’ai pas sommeil » ; pochette « Le Manteau de pluie »; pochette « Dolorès » ; photo Jean-Louis Murat)

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