Hervé

21 Avr

S’il était vivant, Hervé Guibert aurait 57 ans. Impensable. Mort du Sida (ou plutôt, d’une tentative de suicide) en 1991, à 36 ans, restent de lui son œuvre, ses 29 livres en incluant ses recueils de photographies, un long métrage. Et son image, son visage d’éternel jeune homme grave, d’abord et longtemps presque angélique, très souvent photographié, par lui-même dans des autoportraits ou par son ami Hans-Georg Berger.

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J’ai découvert Guibert comme beaucoup de gens, à la parution de « A L’ami qui ne m’a pas sauvé la vie », en 1990, dans lequel il déclarait sa maladie et sa fin proche, puisqu’à l’époque, contrairement à ce qu’a voulu lui faire croire l’ami du titre, on ne guérissait pas du Sida, l’annonce du diagnostic correspondait à une condamnation à mort (aujourd’hui non plus, on ne guérit pas du Sida – mais les avancées des traitements font que, lorsqu’on a la chance d’en bénéficier, on peut vivre, et longtemps, à peu près normalement sans le développer). Comme ses autres lecteurs, j’ai suivi la progression de sa maladie, je me suis attachée à sa lucidité, à ses espoirs parfois, à son combat au quotidien, à sa volonté de raconter, et même s’il n’aurait certainement pas été  d’accord avec le terme, de témoigner. Mais en parallèle, je découvrais ses autres livres, ceux qui étaient parus « avant ».

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Et j’ai aimé, de manière assez bouleversée, ce que j’y ai découvert. Cette volonté de dire, à tout prix, sa vérité, celle de ses sentiments, de ses désirs, de ses fantasmes même parfois, de ses désillusions, de ses déceptions, de ses emballements, de ses passions, de ses amours. Guibert était  (au cas où vous ne le saviez pas, ou vous ne l’auriez pas compris) homosexuel. Il l’était naturellement, et en parlait avec le même naturel. Et cette façon d’être m’a certainement aidée, dans une certaine mesure, à « assumer » la mienne. Ses récits – je parle ici plus de ses livres que de ses articles, car il a aussi beaucoup écrit, notamment sur la photographie, dans des journaux ou revues – tournent autour du désir, et le désir a un genre, même s’il arrive qu’il varie au cours d’une vie.

Livrant ses secrets, Guibert se révélait dans sa nudité, sans concession ni avec lui-même ni avec les autres, parfois exaspérant d’égocentrisme, éreintant d’égoïsme, mais toujours étonnant dans la justesse de ses notations, exact dans le compte rendu de ses états d’âme, touchant dans ses aveux, intelligent, généreux et odieux à la fois dans les portraits qu’il dresse des gens qu’il aime, qu’on retrouve de livres en livres, ayant au final le sentiment de les connaître un peu aussi, de faire partie de cette « famille » amicale. Son écriture est belle et limpide. J’ai fini par avoir pour lui un sentiment un peu fraternel, à force de le lire et de partager son intimité. Il a écrit : « J’ai fait une œuvre barbare et délicate. » Je suis bien d’accord.

Les deux livres de lui que je préfère sont :

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« Fou de Vincent », description au scalpel et au jour le jour d’une obsession amoureuse (forcément) à sens unique, et :

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« Le Mausolée des amants », son journal qui court sur quinze ans, paru après sa mort.

Mais j’en ai beaucoup lu, de ses livres.

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Pourquoi je vous en parle aujourd’hui ?

Parce que la semaine dernière est paru une correspondance, entre lui et un autre écrivain, son « frère d’écriture ».

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Et que découvrir de « nouveaux » écrits, dévoilant une nouvelle aventure d’Hervé, comme s’il était là, le retrouver, alors qu’il est mort depuis vingt-deux ans, c’est assez bouleversant, c’est avoir des nouvelles d’un ami qui a disparu depuis longtemps, dont on sait qu’on ne le reverra pas, mais à qui on garde toute son affection, et qui assez mystérieusement, souterrainement, nous manque. Le pouvoir de l’écriture, et de la lecture. Et celle de la photographie.

(photos des livres d’Hervé Guibert de l’auteur ; autoportrait 1 HG; autoportrait 2 HG)

Post scriptum : pour mettre son œuvre entre des mains de confiance et d’amour, Hervé, déjà malade, a épousé son amie C., la compagne et la mère des enfants de l’homme de sa vie (on est bien obligé de faire des raccourcis, même s’ils sont réducteurs), juste nommé dans ses livres d’une initiale : T. , lui-même malade du Sida et qui mourra l’année après lui. Merci donc à Christine Guibert de veiller sur la pérennité de son œuvre, et d’en continuer la publication.

Hervé ne se définissait pas comme un militant. Il se contentait d’être ce qu’il était, et parce qu’il est devenu une personnalité connue, il a participé à la prise de conscience collective de l’impact de l’hécatombe du Sida parmi les homosexuels. Le mariage entre personnes du même sexe, notamment pour les personnes qui ont connu ces années-là (et pas seulement), semble, comment dire ? la moindre des choses. N’en déplaise à des gens qui manifestent aux Invalides ou ailleurs contre l’égalité des droits – il faut quand même le faire -, et à des députés tellement occupés à barrer la route à un gouvernement qui n’est pas de leur bord qu’ils se rendent ridicules à force de mauvaise foi.

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