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Dorian


15 Mai

Bertrand-notre-disquaire a eu raison de me le dire récemment : il y a longtemps que je n’ai pas mis en rapport une pochette de sa vitrine et une chanson, ou un musicien que j’aime. Sa remarque tombait bien. Parmi les pochettes exposées en vitrine de Madison il y a quelques mois…

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Outre la tête épanouie de Fernandel et la très belle pochette du spleené « On the beach » de Neil Young, un de mes chéris (voir « Powderfinger« , « Sunset vallée » et « Plume« ), figure en bas à gauche le profil d’une jeune femme blonde, noir en fond rouge.

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Agnès Obel. Pochette du de son deuxième album « Aventine » (le nom – mais elle dit qu’elle l’ignorait quand elle a trouvé le titre – d’une des sept collines de Rome). Je connaissais son disque précédent, « Philharmonics », qui datait de 2010, et qui avait déjà placé haut sa voix pure et élégante, ses mélodies en boucle (elle aime – entre autres – Erik Satie et Debussy) dominées par le piano, et avait remporté un succès assez inattendu.

Mais avec « Aventine », celle que les Inrockuptibles ont surnommée Lady Gla-Gla (elle est danoise et vit à Berlin. Voir ici leur belle critique du disque) passe un cap, et offre une collection sans faute de chansons magiques : « Fuel for fire », « Aventine », « The Curse » font partie des mélodies qui m’ont accompagnée tous ces derniers mois.

Mais celle qui m’a le plus bouleversée s’appelle « Dorian », dont voici la version de l’album.

A la première écoute (et aux suivantes), la mélodie est d’une simplicité et d’une pureté imparable et la voix d’Agnès qui la survole délicatement est bouleversante. Le tout est renversant. Puis, pour les besoins du blog, j’ai décrypté les paroles, dont je n’avais saisi que des bribes. Et j’ai mesuré la richesse de l’univers d’Agnès, qui n’est pas que musical. Car le texte va à l’encontre de la douceur mélodique, décrivant… quoi, d’ailleurs, exactement ? Le texte est suffisamment poétique, et donc elliptique pour ne pas se laisser saisir d’emblée. Disons qu’il semble s’agir de la description d’une relation entre deux personnes, dont l’une s’adresse à l’autre, qui s’appelle Dorian.

They won’t know who we are/So we both can pretend/It’s written on the mountains/A line that never ends
As the devil spoke we spilled out on the floor/And the pieces broke and the people wanted more/And the rugged wheel is turning another round
Dorian, carrion/Will you come along to the end/Will you ever let us carry on

« Ils ne sauront pas qui nous sommes/Alors on peut faire semblant tous les deux/C’est écrit dans les montagnes/Une ligne qui ne finit jamais/
Pendant que le diable parlait, nous nous sommes répandus sur le sol/Et les morceaux se sont brisés et les gens voulaient en voir davantage/Et la roue rugueuse fait un autre tour/
Dorian, charogne/Seras-tu là à la fin ?/Nous laisseras-tu toujours continuer ? »

Swaying like the children/Singled out for praise/The inside out on the open/With the straightest face/
As the sad-eyed woman spoke we missed our chance/The final dying joke caught in our hands/And the rugged wheel is turning another round
Dorian, carrion/Will you come along to the end/Will you ever let us carry on

« Nous balançant comme les enfants/Vantés pour nos mérites/Notre vie intérieure ouverte à tout vent/Et le visage le plus franc/
Pendant que la femme aux yeux tristes parlait, nous avons raté notre chance/Une dernière plaisanterie se défaisait dans nos mains/Et la roue rugueuse fait un autre tour/
Dorian, charogne/Seras-tu là à la fin ?/Nous laisseras-tu toujours continuer ? »

Dorian, will you follow us down
« Dorian, nous suivras-tu jusqu’au bout ? »

J’ai trouvé sur le site de traduction la coccinelle ces explications qui semblent venir d’Agnès elle-même (mais sans référence à la source) :  » « Dorian » parle d’une chose qui existe dans une relation entre deux personnes, vous ne pouvez pas mettre de mot dessus mais vous savez qu’elle est là. Lorsque vous atteignez le point de non-retour, que vous êtes perdu, suspendu dans cet endroit étrange qui n’est vraiment nulle part, vous vous languissez des bonnes choses que vous avez vécues avant.

« Dorian » est ma construction de cet état d’esprit. Personne, en dehors de la bulle de ces deux êtres, ne peut le voir. Ça semble très joli et beau, mais si vous pénétrez sur ce ring, vous vous rendez compte que tout n’est qu’une sorte d’effondrement et de pourrissement.

J’ai senti que « Dorian » était un beau nom et… pour moi, j’aime donner ma propre signification à un mot, ajouter mes propres histoires aux mots ou aux noms. Dans un coin de ma tête, je connaissais Dorian Gray mais ça n’est pas intentionnel et la chanson ne traite pas de ce personnage. Je suis sûre que ça l’a colorée mais ça n’est pas le propos. »

C’est bien qu’elle le précise, Agnès, qu’il ne s’agit pas de Dorian Gray, le héros du roman d’Oscar Wilde, dont le portrait peint sur un tableau vieillit et se flétrit à sa place, cumulant les rides et les marques de sa vie de débauche, pendant que lui reste d’une jeunesse qui semble éternelle… En effet, « Dorian, carrion » (« Dorian, charogne ») semble être destiné au personnage manipulateur et criminel qui ne trouvera sa fin qu’en poignardant son propre portrait, se plongeant de fait la lame dans le cœur.

En cadeau, une version live de cette merveille :

Image de prévisualisation YouTube

Merci, lady Gla-Gla, pour la douceur sensuelle de cette mélodie magique, aussi aérienne que vénéneuse. Et très addictive.

(photos de la pochette de l’auteur : vitrine du magasin Madison, rue Colbert, Tours)

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