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Menti


05 Fév

De Souchon, on a tous une bonne dizaine de chansons préférées, si ce n’est plus. C’est normal :  il fait partie de nos vies, depuis presque quarante ans. Populaire et exigeant. Sincère et malin. Comme presque tout le monde, je l’ai connu avec « Bidon », en 1976, j’avais 11 ans, c’était un ton nouveau, la musique de Voulzy avec son gimmick répétitif, ces paroles drôles, bien troussées, dressant le portrait d’un jeune homme lucide sur lui-même, avec une forme d’autodérision rare à l’époque.

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Ensuite il y a eu pour tout le monde, et pour chacun dans sa vie, ces chansons qui sont devenus des classiques  : « Allô maman bobo », « Jamais content », « Y a d’la rumba dans l’air », « Rame » (« Pagaie, pagaie/sur cette vieille Loire »), « La Ballade de Jim », « Ultra moderne solitude » (« Pourquoi ces rivières/soudain sur les joues qui coulent/dans la fourmilière/c’est l’ultra moderne solitude »), « Foule sentimentale » (« il faut voir comme on nous parle »), « Le baiser » (« Si tout est moyen/si la vie est un film de rien/ce passage-là était vraiment bien/ce passage-là était bien »), entre autres.

Pour moi, il y a trois chansons que j’aime un tout petit peu plus que les autres. (Il a bien fallu que je choisisse.)

« S’asseoir par terre » : « Tu verras bien qu’un beau matin fatigué/j’irai m’asseoir sur le trottoir d’à côté/Tu verras bien qu’il n’y aura pas que moi/assis par terre comme ça… /Le temps d’un jean et d’un film à la télé/on s’retrouve à vingt-huit balais/avec dans le coeur plus rien pour s’émouvoir/Alors pourquoi pas s’asseoir… »

Sortie aussi en 1976, cette chanson désespérée, mais en douceur, était aussi la première d’une belle collection de textes à spleen doux, de douleur dite à mi-voix, et de constat sans illusion sur certains aspects de notre solitude moderne  (« La nuit je dors debout dans un RER/Dans mon téléphone tu sais j’entends la mer/Y a pas d’soleil dans ma télé blanche et noire/Alors pourquoi pas s’asseoir… »). Je n’étais donc pas la seule à ressentir un tel découragement, parfois, face au monde tel qu’il était. Il m’est arrivé de m’asseoir par terre, plus tard. Ça m’arrive encore.

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« La beauté d’Ava Gardner » , sortie en 1989 : sans doute un de ses plus beaux textes, un de ceux qui me touchent le plus.

« J’aime les hommes qui sont c’qu’ils peuvent/assis sur le bord des fleuves./Ils regardent s’en aller dans la mer/les bouts de bois, les vieilles affaires,/la beauté d’Ava Gardner…

Ça met dans leurs yeux un air/de savoir que tout va dans la mer,/la jeune fille adoucie les soirs d’hiver,/les bateaux, les avions de guerre,/la beauté d’Ava Gardner… (…)

J’aime les regretteurs d’hier/qui trouvent que tout c’qu’on gagne, on l’perd,/qui voudraient changer le sens des rivières,/retrouver dans la lumière/la beauté d’Ava Gardner.

retrouver les chose premières,/la beauté d’Ava Gardner… »

Comment parler avec plus de justesse et de poésie quotidienne non pas du regret du passé pour lui-même, mais de cette sorte de nostalgie qu’on éprouve au moment même où l’on vit les choses heureuses, et où l’on est en même temps conscient du fait qu’elles ne dureront pas, puisque « tout va dans la mer »… Savoir que cette conscience un peu douloureuse de l’éphémère est partagée, et peut être dite avec tant de délicatesse, soulage un peu de la morsure de la lucidité. Oui, « retrouver dans la lumière » les choses qui nous ont rendus heureux et émus…

(vidéo qui est plutôt un diaporama de photos d’Ava G. sur la chanson) :

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Et sur l’album de 1999, ce chef-d’œuvre (pour moi) méconnu qu’est « Menti ».

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Intro à la guitare, sur un rythme a priori plutôt guilleret, et mélodie imparable dans son apparente simplicité…

« Tout ce que tu m’as dit/vieux Scott Joplin maudit/Tout ce que tu m’as dit,/c’était menti…
Tu disais : le bonheur c’est un gros pétard/caché dans les crinolines/les autos Panhard/Tu disais l’industrie et l’agriculture/Tu disais la vieille Sissi sur la côte d’Azur/De Karl Marx la rêverie/Et le tsarévitch Alexis/Tout, tout était menti./Scott Joplin maudit. »

A la première écoute, on se dit :  de quoi parle-t-il ? D’un côté ce reproche adressé à un musicien qui n’a jamais rien dit, au demeurant, « se contentant » de jouer et de composer les ragtimes les plus fameux de son temps, et de l’autre une succession de vieux mots un peu romantiques (« crinolines, autos Panhard » ) et de visions historiques, des images d’une impératrice esseulée sur un rivage ensoleillé, d’un petit garçon mort assassiné au milieu d’une révolution, de Karl Marx dont il ne parle pas de l’analyse ou de l’utopie mais de la rêverie… tout sonne juste pour qui a du début du siècle cette vision un peu idéale, faite de vieux chromos juxtaposés. Scott Joplin n’a rien dit de tout ça, n’a jamais donné aucune définition du bonheur mais il symbolise cette époque et tout l’imaginaire construit autour… Et Souchon continue :

« Tout ce que tu m’as dit/Vieux Fats Waller maudit/Tout ce que tu m’as dit/C’était menti…
Tu disais : le bonheur : c’est un gros pétard/Dans les mains d’Al Capone à Chicago le soir/Tu disais Métro Goldwyn, les Dessoto, les Packard/Lilli Palmer, un jour, j’aurai ma part/Armstrong et « Stormy Weather » aussi/Le charleston et Mussolini/Tout, tout était menti/Fats Waller maudit »

Les années 20, le jazz, la prohibition, les gangsters, le Hollywood des grands studios… et cette juxtaposition, ce raccourci formidable pour dire une époque et ses contradictions : « le charleston et Mussolini »… alors, ce bonheur-là non plus…

« Tout ce que tu m’as dit/Vieux Bob Dylan maudit/Tout ce que tu m’as dit/C’était menti…
Tu disais : le bonheur c’est un gros pétard/La révolution, une forme d’art/Marianne Faithfull et ses jolies dents qui claquent/Enroulée dans l’anorak de Jack Kerouac/Katmandou et la mort à bas prix/Et les limousines hors de prix/Tout, tout était menti/Bob Dylan maudit »

Les années 60, toute une mythologie là encore mise à mal, qui s’écroule.  Et puisqu’il faut bien en venir aux raisons de cette crise de lucidité :

« Et toi tes mots d’amour au piano/Est-ce que c’était tout du pipeau ?/Toi qui disais que tu m’aimais/Comment c’était ? »

Chanson parfaite, qui fait des détours lointains, offre des raccourcis et des symboles splendides d’époques idéalisées, met en cause l’amour qu’on avait pour certaines personnalités dont on a cru l’histoire et les paroles (Scott Joplin, Fats Waller, Bob Dylan, la personne qui vient de nous quitter… ) parce que cela nous arrangeait. Chapeau, l’artiste.

(chanson sur une image fixe, mais le texte et la musique suffisent, je vous assure) :

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(pochette 45 tours ; photo A. Souchon)

 

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