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A Ostende


04 Oct

En hommage à une famille flamande chère à mon cœur, qui a enterré l’un des siens dans une petite ville près de la côte, non loin de cette jetée de Nieuwpoort…

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… près d’Ostende : cette chanson de Bashung, de 1994, une de celles que je préfère. La musique est délicate et fluide, comme prise dans une boucle ou un ressac, le texte fait se succéder des visions intenses et justes, qui réussissent à rendre compte à la fois du charme un peu suranné de cette côte plate et douce et de l’angoisse sourde de celui qui s’y perd. Et l’interprétation d’Alain, dans cette version live, est comme lui : poétique.

Comme ne pas être sensible à des images comme : « à Ostende, j’ai la hantise de l’écharpe qui s’effiloche à ton cou » (la hantise échappe à l’écharpe pour se fixer sur l’effilochage de quelque chose de plus fondamental qu’une étole de tissu) ou « à Oslo, j’aime Agadir, son brouhaha » (comment  nous désirons toujours ce que nous n’avons pas, vouloir être précisément ailleurs que là où nous sommes) et le parfait « en Ukraine, j’aime le fado », qui se passe de commentaire (faites le vôtre…).

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« À Ostende, j’aime Gibraltar/
Ses rochers qui s’ingénient/
À me faire du plat…

À Ostende, je tire au stand/
Je gagne des otaries.

La mer se retire/Cache ses rouleaux/
À l’ombre des digues/ Elle et moi on s’ennuie…

Nos souvenirs/Font des îles flottantes.
À Ostende, j’ai la hantise de l’écharpe
Qui s’effiloche à ton cou.

À Ostende, j’aime Epinal/
Ses ondées lacrymales
À l’arrivée du ferry.

Un soupçon de fadeur/
Un rien de tragédie/
Et je pleure/Mon collyre/Ma colère.

Flottez hippocampes/Droits comme des i.
Laissez-vous porter/Par l’extrême obligeance

Faites fi/De la géographie
Des petits ensembles/Des grands amphis…

À Ostende, j’aime Gibraltar.
À Ostende, j’appréhende
Les forces en présence.

Je paye en yens/Des offrandes carabinées
À des païennes/indifférentes à mes palabres.

À Ostende, tout me navre.

À Oslo, j’aime Agadir, son brouhaha/
À Java, j’aime La Villette/
À l’Alma, je soupire/
En Ukraine, j’aime le fado.
À Ostende…

Flottez hippocampes/Droits comme des i.
Laissez vous porter/Par l’extrême obligeance.

Faites fi/De la géographie
Des petits ensembles/Des grands amphis…
A Ostende… »

(photo de l’auteur)

Walk On


23 Juil

J’ai photographié ce sticker dans un café.

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C’est le nom d’une association, dont je ne sais pas grand chose (je n’ai pas réussi à entrer sur leur site, ce qui est ballot), mais pour le coup, ce n’est pas ce dont je veux vous parler.

Ce qui m’intéresse, c’est le slogan, le  « Believe and act » : « Crois et agis », la succession des faits : croire d’abord, agir ensuite… qui va un peu à rebours de notre fonctionnement habituel, dans lequel on a tendance à agir d’abord, sur des bases qu’on voudrait rationnelles, bien loin de toute croyance… puis en fonction des résultats de l’action, on veut bien se mettre à croire à certaines choses (la toute-puissance  de Dieu ou celle du marché, par exemple !). Ce que nous suggère ce slogan est l’inverse : croire d’abord, agir ensuite… et savoir qu’on agit en fonction de croyances, qu’on a choisies, et qui ne sont pas suggérées, ou inconscientes, ou héritées (ce qui, je le crains, est quand même le cas quand on pense agir rationnellement, mais qu’on n’a pas creusé les raisons profondes de l’action)…

Et je ne sais pas pourquoi, assez immanquablement quand il est question de croyance, j’ai cette chanson de U2 qui me vient en tête, qui figure sur leur album de 2000, « All That You Can’t Leave Behind ».

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La chanson s’appelle « Walk On » et elle est dédié à Aung San Suu Kyi, militante contre la dictature birmane et depuis, Prix Nobel de la Paix (qui a toute mon admiration depuis très longtemps, bien avant que Bono en fasse une icône)… C’est une très belle chanson, une sorte d’hymne à la foi, justement, en dehors(me semble-t-il) de toute référence religieuse. Qui ne nie pas sa difficulté, ni l’adversité qu’elle peut rencontrer.

Après une introduction parlée :

 » …  And love is not the easy thing/The only baggage you can bring/Is all that you can’t leave behind…
« Et l’amour n’est pas chose aisée/Le seul bagage que tu peux emmener/C’est tout ce que tu ne peux pas laisser derrière… »

… la chansons démarre dans le style typique de U2 (boucles de guitares de the Edge), la voix de Bono décolle et fait partager l’émotion – il a beau être agaçant parfois, c’est un sacré chanteur. Et il y a cette phrase, dans le second couplet :

« … You’re packing a suitcase for a place none of us has been/A place that has to be believed to be seen… »
« Tu fais ta valise pour un lieu où aucun de nous n’est encore allé/Un endroit en lequel on doit croire pour pouvoir le voir… »

C’est ce dont il est question, finalement, dans cette histoire de foi : des choses en lesquelles il faut d’abord croire pour qu’elles acquièrent une réalité. Et pour les faire vivre, il faut continuer à avancer (« Walk On ») en résistant à l’adversité et en se délestant au maximum de ce qui n’est pas l’essentiel, ce qui implique courage…

« Walk on, walk on/What you’ve got they can’t deny it/Can’t sell it, can’t buy it/Walk on, walk on/Stay safe tonight… »
« Avance, avance (littéralement : continue de marcher, ou : ne t’arrête pas)/Ce que tu as, ils ne peuvent pas le nier/Ils ne peuvent le vendre, pas même l’acheter/Avance, avance/Reste en sécurité ce soir… »

« And I know it aches /And your heart it breaks
You can only take so much
Walk on, walk on »

« Et je sais que ça fait mal/ Et que ton coeur se brise/
C’est tout ce que tu peux supporter/
Avance… »

Le final, en forme de prière, ou d’injonction douce, est assez magnifique :

« Leave it behind …/You’ve got to leave it behind…
All that you fashion /All that you make /All that you build /All that you break
All that you measure /All that you steal /All this you can leave behind
All that you reason /All that you sense /All that you speak /All you dress up /All that you scheme… »

« Laisse tout ça derrière toi /Tu dois laisser derrière toi…
Tout ce que tu affectionnes /Tout ce que tu fais /Tout ce que tu fabriques /Tout ce que tu casses
Tout ce que tu mesures /Tout ce que tu voles /Tout ça tu peux le laisser derrière toi
Tout ce que tu penses /Tout ce que tu ressens /Tout ce que tu dis /Tout ce que tu portes /Tout ce que tu planifies… »

Voici le clip, très paradoxal… Bono a beau porter un tee-shirt à l’effigie d’Aung San Suu Kyi, le clip est tourné à Rio (a priori plutôt loin de l’Asie), et est très classique dans son imagerie à la gloire du groupe (U2 en balade sur une plage, en train de signer des autographes…). A la fin, quand même, on voit et on entend la résistante birmane…

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Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, ce sujet de la foi et du courage qu’elle implique (et cette chanson qui le symbolise) me touchent et me parlent. Et m’interrogent.

Croire d’abord. Et essentiellement… Pas si facile.

En forme de conclusion ouverte, cette citation de René Char (dans « Rougeur des matinaux »), assez célèbre, ce qui est justice puisqu’elle est splendide :

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque.
A te regarder, ils s’habitueront. »

(photo 1 de l’auteur ; pochette de l’album de U2)

Spéciale dédicace Loïc P. en mémoire, entre autres, du concert de U2 que nous n’avons pas vu en 1987.

Smith and Co


19 Mar

Cette semaine, vitrine à thèmes chez Bertrand, le disquaire de « Madison »… Deux thèmes différents et très clairement identifiés.

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D’un côté, le visuel très identifiable, en jaune, noir et rose du seul disque des Sex Pistols, le groupe fondateur du punk rock et ses déclinaisons, y compris française avec sa traduction littérale…

De l’autre, dans une série en diagonale inversée, une variation sur le patronyme « Smith », en commençant en haut par le « Hatful of Hollow » des Smiths déjà évoqué sur ce blog (« There is a light that never goes out »), passant par la bonne tête en noir et blanc d’Elliot Smith, folk singer sympa et plutôt doux…

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… puis par le « Easter » de Patti Smith, on va y revenir…

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… pour finir, en bas, par la démonstration de judo (ou est-ce du karaté ?) de Jimmy Smith…

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Félicitations donc à Bertrand pour l’excellence de sa vitrine, sa belle présentation et ses thématiques…

Et revenons à notre Patti, Smith, of course !

Car cet album « Easter », sorti en 1978, et dont je possède un exemplaire justement en vinyle, outre le fait que la photo qui orne la pochette a fait scandale parce que Patti ne s’était pas rasé l’aisselle et que donc elle mettait à mal l’image de la féminité…

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Cet album, donc, contient un des deux plus grands hits de la chanteuse (l’autre étant, beaucoup plus tard, « People have the Power », sur lequel Darroussin et Catherine Frot dansent un rock endiablé dans « Un air de famille » – est-ce avant ou après que le personnage interprété par Catherine Frot ait éclaté en larmes en déballant son cadeau d’anniversaire, un collier qu’elle croit à destination du chien qu’on vient aussi de lui offrir : « Mais c’est beaucoup trop beau pour un chien ! » – mais je m’éloigne de mon sujet, là)… le hit de l’album « Easter » étant, bien sûr, l’imparable « Because the Night »… L’intro au piano, la voix grave et voilée de Patti, la batterie et la guitare qui déboulent, immédiatement reconnaissables.

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Et hop, j’en profite pour rebondir sur un de mes sujets favoris, mon chouchou à moi : Bruce. Parce que « Because the Night » est une chanson écrite par Springsteen, qu’il a offerte à Patti, et dont celle-ci a fini d’écrire les paroles dans un sens à la fois plus direct et plus féminin  (à l’époque, Bruce écrivait comme un fou plusieurs chansons par jour, et il n’avait pas le temps de toutes les peaufiner…). N’empêche : il la chantera, et la chante toujours dans ses concerts à lui. Comme sur cette vidéo, à Glastonbury en 2009 :

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Vous commencez à le savoir, j’aime Bruce (auquel j’ai consacré un article de la « bande-son », plus précisément à « Thunder Road« ). Mais la version de Patti de cette « Because… » est meilleure, plus sensuelle, plus subtile, tout en rendant avec ardeur le sentiment d’urgence du texte, qui parle de désir.

Take me now baby, here as I am /Pull me close, try and understand
Desire is hunger is the fire I breathe /Love is a banquet on which we feed

« Prends-moi maintenant, chéri, comme je suis /Serre-moi fort, essaie de comprendre
Le désir c’est la faim, c’est le feu que je respire /L’amour est un banquet où nous nous nourrissons »

Come on now and try and understand /The way I feel when I’m in your hands
Take my hand as the sun descends

« Allez, viens, essaie de comprendre /Ce que je ressens quand je suis entre tes mains
Prends ma main, le soleil descend »

They can’t hurt you now
Can’t hurt you now
Can’t hurt you now

« Ils ne peuvent plus te faire de mal maintenant
Ne peuvent plus te faire de mal maintenant
Ne peuvent plus te faire de mal maintenant  »

Because the night belongs to lovers
Because the night belongs to lust
Because the night belongs to lovers
Because the night belongs to us

« Parce que la nuit appartient aux amants
Parce que la nuit appartient au désir
Parce que la nuit appartient aux amants
Parce que la nuit nous appartient »

Et pour vous convaincre du talent de Patti, qui est aussi écrivain (notamment de sa biographie « Just Kids » qui raconte entre autres son amitié avec Robert Mapplethorpe), poète, peintre (elle a fait une expo en 2005 à la Fondation Cartier pour l’art contemporain à Paris, intitulée « Land 205 ») et photographe, qui a une passion pour Rimbaud et William Blake dont elle a fait des lectures publiques, qui est engagée politiquement et socialement, bref, qui est une personnalité hors norme… une version acoustique de « Because the Night »,  où elle est juste accompagnée à la guitare.

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Sur cet album, « Easter », d’autres chansons mériteraient qu’on s’y arrête : « Rock’n’roll nigger », « Ghost dance » et surtout le bouleversant « We Three » (Don’t take my hope away from me)..mais à défaut, écoutez ou réécoutez-le et… continuez de danser sur « Because the night »…

(Photos de l’auteur.)

Spéciale dédicace : Irène Smith – qui aimait Patti Smith.

Goodbye Yellow Brick Road


07 Mar

Elton John. Oui, Elton John. Je sais. Le gars qui a commencé à chanter il y a plus de quarante ans. Le vieux, un peu gros, qui s’est fait poser des implants de cheveux (je n’ai pas de preuves, mais je le pense sérieusement), qui chante ses bluettes, qui font un carton à chaque fois, dont on a les oreilles rebattues. Celui qui a chanté aux funérailles de Diana (la princesse, pas Diana Ross).

Avant d’être tout ça, qui n’est pas rien, et qui inclut le fait qu’il a vendu 350 millions de disques (je répète : 350 millions !), a fait 3000 concerts,  qu’il a épousé son compagnon et élève deux enfants avec lui, qu’il a été anobli par la reine d’Angleterre (délicieusement désuet, non ?), avant tout ça, donc, il y a eu les années 70, et ses premiers succès, ses excentricités vestimentaires, ses milliers de paires de lunettes, ses improvisations incroyables au piano, bref, son talent immense et sa personnalité. Ses chansons.

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Rappelez-vous, vous les connaissez forcément : « Your song », le magnifique « Rocket man », le sublime « Someone saved my life tonight »,  l’imparable « Sorry seems to be the hardest word », le faussement léger « Daniel »… tout ça dans le registre chansons plutôt lentes, voire tristes. Et dans le genre plus dansant, « Crocodile Rock », « Island Girl », « Take me to the pilot », « Bennie and the Jets »…

J’avais plusieurs disques de lui, notamment le premier « best of ».

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Une collection de monuments : mélodies et orchestrations limpides, textes au vocabulaire simple (parfait pour se mettre à niveau en anglais) mais au sens parfois double, voire triple (le premier parolier d’Elton, Bernie Taupin, lui a écrit toutes ses premières chansons et premiers tubes, une très belle et fructueuse collaboration), et d’interprétations sobres et délicates quand il le faut.

(Elton tout jeunot – et chevelu – et son parolier Bernie)

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Dans cette collection, « Goodbye Yellow Brick Road », chanson de 1973, issue du disque du même nom.

Ecoutez et regardez :

Certains diront : trop sirupeux ? J’assume. Il ne faut pas se fier aux apparences. Il ne s’agit pas d’une chanson d’amour, mais plutôt de désillusion, d’où la critique sociale n’est pas exclue :

When are you gonna come down ?/When are you going to land ?/
I should have stayed on the farm/I should have listened to my old man

You know you can’t hold me forever/I didn’t sign up with you
I’m not a present for your friends to open/This boy’s too young to be singing the blues

So goodbye yellow brick road/Where the dogs of society howl
You can’t plant me in your penthouse/I’m going back to my plough
Back to the howling old owl in the woods/Hunting the horny back toad
Oh I’ve finally decided my future lies/Beyond the yellow brick road

« Quand vas-tu redescendre ?/Quand vas-tu atterrir ?
J’aurais dû rester à la ferme/J’aurais dû écouter mon père
Tu sais que tu ne peux pas me retenir pour toujours/je n’ai rien signé avec toi
Je ne suis pas un cadeau à déballer pour tes amis/ce garçon est trop jeune pour chanter le blues

Alors, adieu, chemin (ou « route ») de briques jaunes,/où les chiens de la société aboient
Tu ne peux pas me planter dans ton bel appartement/je retourne à ma charrue
et à la vieille chouette hululant dans les bois/qui chasse le crapaud noir et cornu
Oh, j’ai finalement décidé que mon avenir se trouve/au-delà du chemin de briques jaunes »

What do you think you’ll do then/I bet that’ll shoot down your plane
It’ll take you a couple of vodka and tonics/To set you on your feet again

Maybe you’ll get a replacement/There’s plenty like me to be found
Mongrels who ain’t got a penny/Sniffing for tidbits like you on the ground

So goodbye yellow brick road/Where the dogs of society howl
You can’t plant me in your penthouse/I’m going back to my plough
Back to the howling old owl in the woods/Hunting the horny back toad
Oh I’ve finally decided my future lies/Beyond the yellow brick road

« Que penses-tu faire ?/je parie que tu vas être abattu
Il va bien te falloir un double vodka-tonic/pour te remettre sur pied
Tu me trouveras peut-être un remplaçant/On en trouve plein, des comme moi
Des corniauds, qui n’ont pas un sou/qui reniflent au niveau du sol pour trouver des morceaux de choix comme toi

Alors, adieu, chemin de briques jaunes,/où les chiens de la société aboient
Tu ne peux pas me planter dans ton bel appartement/je retourne à ma charrue
et à la vieille chouette hululant dans les bois/qui chasse le crapaud noir et cornu
Oh, j’ai finalement décidé que mon avenir se trouve/au-delà du chemin de briques jaunes »

Bon, vous êtes comme j’étais, vous vous demandez : c’est quoi, ce chemin de briques jaunes ? Il avait trop fumé d’herbe qui fait rigoler, le parolier ?

Ben non : le chemin de briques jaunes, dans la culture anglo-saxonne, fait référence au « Magicien d’Oz ». Vous savez, le film musical (qui auparavant, était un livre, un des plus célèbres de la littérature pour enfants) avec Judy Garland, dans le rôle de Dorothy, et son chien Toto, qui atterrissent (à la suite d’une tornade, depuis leur Kansas natal) à Munchkinland, une contrée du pays d’Oz. Là, elle rencontre une bonne puis une méchante sorcière, qui la menace, elle et Toto, à cause d’une paire de chaussures rouge, sans doute magique, que Dorothy s’est appropriée par erreur… pour s’en sortir, elle  doit aller chercher de l’aide auprès du magicien d’Oz qui habite dans la cité d’émeraude, et pour le trouver, qu’est-ce qu’elle suit ? Bingo ! la route de briques jaunes, sur laquelle elle rencontrera ses futurs amis, l’épouvantail, l’homme en fer blanc, et le lion peureux (comme quoi l’auteur aussi avait fumé de l’herbe qui fait rigoler) qui l’aideront dans sa quête…

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(Notons au passage que le livre d’où est tiré le scénario, ce roman pour enfants de L. Frank Baum paru en 1900, était en fait une allégorie… de la crise économique vécue par les agriculteurs de l’ouest américain à la fin du XIXe siècle, et une critique des solutions proposées par les économistes et politiques de l’époque.)

C’est un must de la culture nord-américaine, dont on connaît forcément des bribes, notamment la chanson-phare du film, « Over the rainbow »…

http://www.dailymotion.com/video/x1w6yi

Avec la morale du film (in english, there’s no place like home, « il n’y a pas de meilleur endroit que sa maison »), on fait le lien avec ce que chante le personnage de la chanson d’Elton John : on a beau courir après l’or et les paillettes, les illusions finissent par apparaître pour ce qu’elles sont. Et rien ne vaut l’endroit auquel on appartient. Au-delà du chemin de briques jaunes, bien sûr.

(photos 1 (lien inactif) ; 2 ; 3 ; 4)

(Spéciale dédicace : Félix, « je reste auprès de ceux que j’aime »)

There is a light that never goes out


23 Fév

Quand ai-je entendu pour la première fois cette chanson des Smiths, sortie en 1986 sur leur troisième album The Queen Is Dead (celui dont la pochette est une photo d’Alain Delon, tirée du film L’Insoumis de 1964), et ressortie en single en 1992 ?

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Je les connaissais déjà, j’avais ce que je prenais pour leur premier album, Hatful of Hollow, et j’aimais déjà leurs pochettes aux photos 50’s noir et blanc, les mélodies apparemment simples de Johnny Marr, la voix sensuelle à l’accent so british de Morrissey, sa dégaine de dandy,  et ses textes à la fois lucides et désenchantés (« Heaven knows I’m miserable now », « What difference does it make ? »), parfois pleins de sous-entendus  (« This charming man ») et d’humour noir (« Panic »).

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Mais là, avec  cette chanson, »There is a light that never goes out », Morrissey touchait juste, pile au cœur, le mien, du moins.

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Paroles simples, pour ne pas dire simplissimes :

Take me out tonight /Where there’s music and there’s people /And they’re young and alive
Driving in your car /I never never want to go home /Because I haven’t got one… /Anymore
Take me out tonight /Because I want to see people and I /Want to see lights
Driving in your car /Oh, please don’t drop me home /Because it’s not my home, it’s their home, and I’m welcome no more

« Emmène-moi ce soir/ là où il y a de la musique et des gens/qui sont  jeunes et vivants/
Quand je suis dans ta voiture/ je ne veux plus jamais rentrer chez moi/parce que je ne n’ai plus de chez moi/désormais
Emmène-moi ce soir/parce que je veux voir du monde/et je veux voir des lumières
Quand je suis dans ta voiture/s’il te plaît, ne me dépose pas à la maison/ parce que ce n’est plus ma maison, c’est leur maison/ et je ne suis plus le bienvenu »

And if a double-decker bus /Crashes into us
To die by your side /Is such a heavenly way to die
And if a ten-ton truck /Kills the both of us
To die by your side /Well, the pleasure – the privilege is mine

« Et si un autobus à impériale/nous rentre dedans/
Mourir à tes côtés/serait une façon si divine de mourir/
Et si un camion de dix tonnes/nous tue tous les deux/
Mourir à tes côtés, eh bien, c’est un plaisir et un privilège »

Take me out tonight /Take me anywhere, I don’t care /I don’t care, I don’t care
And in the darkened underpass /I thought Oh God, my chance has come at last
But then a strange fear gripped me /and I Just couldn’t ask

Take me out tonight /Oh, take me anywhere, I don’t care /I don’t care, I don’t care
Driving in your car /I never never want to go home
Because I haven’t got one, da … /Oh, I haven’t got one

« Emmène-moi ce soir/emmène-moi n’importe où/ça m’est égal, ça m’est égal, ça m’est égal/
Et dans le souterrain obscur/ j’ai pensé : Oh, mon Dieu, c’est enfin le moment/
Mais une peur étrange s’est emparée de moi et je ne pouvais plus rien demander/

Emmène-moi ce soir/emmène-moi n’importe où/ça m’est égal, ça m’est égal, ça m’est égal/
Quand je roule dans ta voiture, je ne veux jamais jamais rentrer à la maison/
Parce que je n’en ai plus…/je n’en ai plus… »

And if a double-decker bus /Crashes into us
To die by your side /Is such a heavenly way to die
And if a ten-ton truck /Kills the both of us
To die by your side /Well, the pleasure – the privilege is mine

Oh, There Is A LightThat Never Goes Out/
There Is A Light That Never Goes Out/
There Is A Light That Never Goes Out

« Et si un autobus à impériale/nous rentre dedans/
Mourir à tes côtés/serait une façon si divine de mourir/
Et si un camion de dix tonnes/nous tue tous les deux/
Mourir à tes côtés, eh bien, c’est un plaisir et un privilège/

Oh, il y a une lueur qui ne s’éteint jamais/
Il y a une lueur qui ne s’éteint jamais/
Il y a une lueur qui ne s’éteint jamais… »

Ces paroles, seules, ne cassent certainement pas trois pattes à un canard (j’adore cette expression). Mais écoutez la chanson, écoutez cette mélodie presque légère, écoutez l’interprétation de Morrissey, la lassitude et le découragement qu’il y a dans sa voix pendant les couplets, l’espoir délicat et le soulagement quand il chante le refrain et raconte que ce serait tellement merveilleux de mourir aux côtés de la personne qui le conduit, et enfin l’apaisement, et l’espoir, le vrai, de la phrase finale.

Version studio avec une vidéo montrant Morrissey en vélo dans une ville d’Angleterre. C’est vraiment 80’s (vêtements, coupes de cheveux…).

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Et une version live de 2011, Morrissey seul (les Smiths se sont séparés en 1987), émouvant, parce qu’il a vieilli, comme nous…

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… mais que la foule de ce festival de Glastonbury est comme moi, elle connaît la chanson par cœur, et la chante en chœur.

Cette chanson continue à m’émouvoir chaque fois que je l’entends. Parce qu’elle est hésite délicatement entre désespoir et volonté d’y croire. Elle me rappelle aussi certainement quelques amis qui ne sont plus là, notamment un, qui lors de nos discussions de jeunesse prenait fait et cause pour la musique anglaise contre la musique américaine, comme si c’était important (…), aimait donc les Smiths et a effectivement préféré aller voir tout de suite s’il y a une lueur qui ne s’éteint jamais.

(Photos 1, 2, 3, 4)

Arnold et Karen


19 Fév

Vous vous souvenez de l’article « Vinyles », de la pochette kitsch de ce disque de « musique d’ameublement », et de la vitrine du magasin où je l’avais vu, « Madison » ?

Eh bien, il y a du nouveau. Au moment de la parution il y a deux semaines, je suis passée voir le disquaire (je lui avais déjà acheté une brosse pour nettoyer mes vieux disques) et je lui ai dit que j’avais fait un petit post sur son magasin. On a discuté un peu, je suis partie, il a lu le texte, vu les photos, et il m’a écrit un mail (en utilisant le formulaire « Contact », comme quoi tout a son utilité sur ce blog !). Il avait bien aimé le post, et le blog, et proposait de mettre en vitrine une pochette à mon attention, de temps en temps… j’ai trouvé l’idée intéressante et stimulante… je lui ai écrit en réponse… et je suis partie en Normandie pour la semaine… où, comme vous savez, j’ai écrit assez peu, notamment pour des raisons techniques…

Je suis rentrée hier soir sur mes bords de Loire. Cet après-midi, je suis passée devant la vitrine de « Madison », le magasin était fermé (nous sommes lundi). (Encore pardon pour les reflets dans les vitrines, j’ai beau essayer, pas moyen de les éviter.)

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Vous voyez le petit papier, collé à côté de la pochette de la deuxième rangée en partant du bas, à gauche ? Moi aussi, j’ai eu envie de m’approcher.

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Ca vous rappelle quelque chose ? Oui, dans mon post de la semaine dernière, « Fragments de (gran)ville »

Alors, j’ai mieux regardé la pochette…

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« My cat Arnold ». Mon chat Arnold.

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Disque de Karen Mantler. 1989.

Le problème qui se pose face à cette pochette est simple : qui est le plus dépressif, Arnold ou Karen ? (parce qu’il est évident que la coupe de cheveux la plus ratée est celle de Karen.)

Arnold, le chat de la venelle de Granville ? Possible, après tout… (bien qu’on imagine le chat de la venelle plus gai, moins posé sur un tabouret, plus aventureux, quoi ! mais les chats sont surprenants et peut-être qu’Arnold cache bien son jeu.)

Et Karen ? Elle fait quoi, à part la tronche sur la pochette de son disque ? Eh bien, Karen, comme me l’a appris une rapide recherche Internet (non, je ne la connaissais pas avant) est née en 1966, c’est la fille de Carla Bley (une des figures du free jazz, pianiste, organiste, compositrice) et Michael Mantler (compositeur et trompettiste), et elle est elle-même une musicienne de jazz, joueuse d’harmonica, chanteuse et compositrice (ouf. Quelle famille.)

Quoi d’autre ? Il existe des photos d’elle sur lesquelles elle sourit presque.

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Elle fait des concerts (normal pour une musicienne).

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J’ai cherché à écouter… et j’ai découvert un personnage très sympathique, une belle voix, un tempérament… comme le montre cette vidéo où elle chante (très bien) et donne la réplique à une bande de musiciens, et joue (affreusement, mais c’est fait exprès) de l’harmonica, avec un beau sens de l’autodérision…

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Et les aventures de Karen et Arnold ont eu une suite, puisque :

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Comme on le voit sur la pochette du disque suivant, « Karen Mantler et son chat Arnold ont la grippe » !

Nouvel extrait, de la chanson-titre (à un moment, je crois qu’on entend un miaulement d’Arnold) :

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En fait, il semble que ni Karen, ni Arnold ne soient dépressifs. Ils font de la bonne musique, tous les deux (sauf quand ils ont la grippe). La pochette est drôle et décalée. Et Bertrand le disquaire a réussi son coup ! Bien joué !

Pour fêter ça, je crée une nouvelle rubrique : « Pochettes surprises » !

(Photos 1 à 4 de l’auteur ; 5 ; 6 ; 7 )

Sortir le grand jeu


08 Fév

Au coin du feu, un soir de froid venteux, (res)sortir le grand jeu.

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Mais attention, le jeu original, celui qui était chez vos grands-parents avant votre naissance, dans le grand coffre en bois au-dessous de la fenêtre (dont le couvercle, pour qu’il ne retombe pas brutalement sur vos doigts d’enfants, était accroché à la poignet de la fenêtre, justement, par un nœud coulant parfaitement exécuté et un peu flippant).

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Quand on ouvrait la boîte (et aujourd’hui encore), tout était parfaitement à sa place.

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Les pions colorés, les trois catégories de cartes, les dés, les miniatures des instruments du crime, la règle du jeu, et les « notes du détective ». Quand on ouvrait le plateau, on découvrait la maison, le lieu du crime et toutes ces pièces qu’il allait falloir arpenter pour découvrir la vérité.

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Une fois les trois cartes sélectionnées, les trois choses à trouver (le coupable, l’arme du crime, le lieu du crime), la partie commençait. J’étais plutôt, selon les jours, colonel Moutarde…

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… ou mademoiselle Rose. C’étaient mes préférés.

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Malheureusement, ils étaient parfois aussi coupables, ce qui compliquait mon travail d’investigation : je cochais, je rayais, je reprenais, j’écoutais les suppositions des autres joueurs, je regardais l’envers des cartes…

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Et j’émettais des hypothèses de manière solennelle : « J’émets l’hypothèse que Madame Leblanc a tué dans le hall avec la corde »

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Et puis, suivant la tournure des événements, et de la partie, il y avait le moment fatidique où on n’émettait plus d’hypothèse, où tel un Zola en culotte courte, on « accusait » ! Là, soit on avait raison, et on gagnait la partie, soit on avait tort, et c’était fichu… « J’accuse le docteur Olive d’avoir tué dans la cuisine avec le revolver »…

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Et la partie finie, on recommençait : trier les cartes par catégories… pour sélectionner sans les regarder les trois cartes fatidiques.

Les coupables potentiels, et les pions correspondants. (On a vu mes préférés. Les autres étaient également potentiellement fourbes.)

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Les armes du crime. Mes préférées étaient le revolver, classique, et le chandelier, noble. Je n’aimais ni la corde, trop hitchcockienne (et qui rappelait un peu trop la corde qui retenait le couvercle du coffre à jouets), ni le poignard, trop sanglant (et dont notre modèle réduit avait perdu sa lame, c’était ridicule), ni la matraque, trop policière, ni la clé anglaise, trop bricoleuse.

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Quant aux pièces, j’avais une préférence pour celles qui étaient petites, la bibliothèque ou le bureau, le studio ou le petit salon. Je n’aimais pas le hall ou le grand salon, ou la cuisine…

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Comme quoi, rien n’est neutre, pas même les éléments d’un jeu de société auquel on a joué pour la dernière fois il y a… trente ans ou à peu près ?

Donc, un soir de froid venteux, ressortir le grand jeu. Et après le « pierre-feuille-ciseaux » japonais, proposer une partie, en priant pour que la magie opère encore, un peu…

Bande-son (du jazz, forcément !)  : Chet Baker, « Riverside Profiles » ; Miles Davis, « Kind of blue ».

(Photos de l’auteur)

Menti


05 Fév

De Souchon, on a tous une bonne dizaine de chansons préférées, si ce n’est plus. C’est normal :  il fait partie de nos vies, depuis presque quarante ans. Populaire et exigeant. Sincère et malin. Comme presque tout le monde, je l’ai connu avec « Bidon », en 1976, j’avais 11 ans, c’était un ton nouveau, la musique de Voulzy avec son gimmick répétitif, ces paroles drôles, bien troussées, dressant le portrait d’un jeune homme lucide sur lui-même, avec une forme d’autodérision rare à l’époque.

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Ensuite il y a eu pour tout le monde, et pour chacun dans sa vie, ces chansons qui sont devenus des classiques  : « Allô maman bobo », « Jamais content », « Y a d’la rumba dans l’air », « Rame » (« Pagaie, pagaie/sur cette vieille Loire »), « La Ballade de Jim », « Ultra moderne solitude » (« Pourquoi ces rivières/soudain sur les joues qui coulent/dans la fourmilière/c’est l’ultra moderne solitude »), « Foule sentimentale » (« il faut voir comme on nous parle »), « Le baiser » (« Si tout est moyen/si la vie est un film de rien/ce passage-là était vraiment bien/ce passage-là était bien »), entre autres.

Pour moi, il y a trois chansons que j’aime un tout petit peu plus que les autres. (Il a bien fallu que je choisisse.)

« S’asseoir par terre » : « Tu verras bien qu’un beau matin fatigué/j’irai m’asseoir sur le trottoir d’à côté/Tu verras bien qu’il n’y aura pas que moi/assis par terre comme ça… /Le temps d’un jean et d’un film à la télé/on s’retrouve à vingt-huit balais/avec dans le coeur plus rien pour s’émouvoir/Alors pourquoi pas s’asseoir… »

Sortie aussi en 1976, cette chanson désespérée, mais en douceur, était aussi la première d’une belle collection de textes à spleen doux, de douleur dite à mi-voix, et de constat sans illusion sur certains aspects de notre solitude moderne  (« La nuit je dors debout dans un RER/Dans mon téléphone tu sais j’entends la mer/Y a pas d’soleil dans ma télé blanche et noire/Alors pourquoi pas s’asseoir… »). Je n’étais donc pas la seule à ressentir un tel découragement, parfois, face au monde tel qu’il était. Il m’est arrivé de m’asseoir par terre, plus tard. Ça m’arrive encore.

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« La beauté d’Ava Gardner » , sortie en 1989 : sans doute un de ses plus beaux textes, un de ceux qui me touchent le plus.

« J’aime les hommes qui sont c’qu’ils peuvent/assis sur le bord des fleuves./Ils regardent s’en aller dans la mer/les bouts de bois, les vieilles affaires,/la beauté d’Ava Gardner…

Ça met dans leurs yeux un air/de savoir que tout va dans la mer,/la jeune fille adoucie les soirs d’hiver,/les bateaux, les avions de guerre,/la beauté d’Ava Gardner… (…)

J’aime les regretteurs d’hier/qui trouvent que tout c’qu’on gagne, on l’perd,/qui voudraient changer le sens des rivières,/retrouver dans la lumière/la beauté d’Ava Gardner.

retrouver les chose premières,/la beauté d’Ava Gardner… »

Comment parler avec plus de justesse et de poésie quotidienne non pas du regret du passé pour lui-même, mais de cette sorte de nostalgie qu’on éprouve au moment même où l’on vit les choses heureuses, et où l’on est en même temps conscient du fait qu’elles ne dureront pas, puisque « tout va dans la mer »… Savoir que cette conscience un peu douloureuse de l’éphémère est partagée, et peut être dite avec tant de délicatesse, soulage un peu de la morsure de la lucidité. Oui, « retrouver dans la lumière » les choses qui nous ont rendus heureux et émus…

(vidéo qui est plutôt un diaporama de photos d’Ava G. sur la chanson) :

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Et sur l’album de 1999, ce chef-d’œuvre (pour moi) méconnu qu’est « Menti ».

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Intro à la guitare, sur un rythme a priori plutôt guilleret, et mélodie imparable dans son apparente simplicité…

« Tout ce que tu m’as dit/vieux Scott Joplin maudit/Tout ce que tu m’as dit,/c’était menti…
Tu disais : le bonheur c’est un gros pétard/caché dans les crinolines/les autos Panhard/Tu disais l’industrie et l’agriculture/Tu disais la vieille Sissi sur la côte d’Azur/De Karl Marx la rêverie/Et le tsarévitch Alexis/Tout, tout était menti./Scott Joplin maudit. »

A la première écoute, on se dit :  de quoi parle-t-il ? D’un côté ce reproche adressé à un musicien qui n’a jamais rien dit, au demeurant, « se contentant » de jouer et de composer les ragtimes les plus fameux de son temps, et de l’autre une succession de vieux mots un peu romantiques (« crinolines, autos Panhard » ) et de visions historiques, des images d’une impératrice esseulée sur un rivage ensoleillé, d’un petit garçon mort assassiné au milieu d’une révolution, de Karl Marx dont il ne parle pas de l’analyse ou de l’utopie mais de la rêverie… tout sonne juste pour qui a du début du siècle cette vision un peu idéale, faite de vieux chromos juxtaposés. Scott Joplin n’a rien dit de tout ça, n’a jamais donné aucune définition du bonheur mais il symbolise cette époque et tout l’imaginaire construit autour… Et Souchon continue :

« Tout ce que tu m’as dit/Vieux Fats Waller maudit/Tout ce que tu m’as dit/C’était menti…
Tu disais : le bonheur : c’est un gros pétard/Dans les mains d’Al Capone à Chicago le soir/Tu disais Métro Goldwyn, les Dessoto, les Packard/Lilli Palmer, un jour, j’aurai ma part/Armstrong et « Stormy Weather » aussi/Le charleston et Mussolini/Tout, tout était menti/Fats Waller maudit »

Les années 20, le jazz, la prohibition, les gangsters, le Hollywood des grands studios… et cette juxtaposition, ce raccourci formidable pour dire une époque et ses contradictions : « le charleston et Mussolini »… alors, ce bonheur-là non plus…

« Tout ce que tu m’as dit/Vieux Bob Dylan maudit/Tout ce que tu m’as dit/C’était menti…
Tu disais : le bonheur c’est un gros pétard/La révolution, une forme d’art/Marianne Faithfull et ses jolies dents qui claquent/Enroulée dans l’anorak de Jack Kerouac/Katmandou et la mort à bas prix/Et les limousines hors de prix/Tout, tout était menti/Bob Dylan maudit »

Les années 60, toute une mythologie là encore mise à mal, qui s’écroule.  Et puisqu’il faut bien en venir aux raisons de cette crise de lucidité :

« Et toi tes mots d’amour au piano/Est-ce que c’était tout du pipeau ?/Toi qui disais que tu m’aimais/Comment c’était ? »

Chanson parfaite, qui fait des détours lointains, offre des raccourcis et des symboles splendides d’époques idéalisées, met en cause l’amour qu’on avait pour certaines personnalités dont on a cru l’histoire et les paroles (Scott Joplin, Fats Waller, Bob Dylan, la personne qui vient de nous quitter… ) parce que cela nous arrangeait. Chapeau, l’artiste.

(chanson sur une image fixe, mais le texte et la musique suffisent, je vous assure) :

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(pochette 45 tours ; photo A. Souchon)

 

Lueurs


31 Jan

Il y a une chose dont je suis de plus en plus sûre, c’est que…

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Parfois on ne comprend pas, parce que c’est un peu fouillis, en noir et blanc…

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ou en couleur…

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Parfois on n’entend pas, parce qu’on est…

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Alors que souvent il faut  juste regarder (les formes)…

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Si on peut, s’émerveiller (du désordre)…

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Et intégrer qu’il n’y a…

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… à comprendre.

La lumière se suffit à elle-même.

(Photos de l’auteur : exposition à la Maison Rouge, « Néon, who’s afraid of red, yellow and blue ? « , février-mai 2012)

(Bande-son : Gérard Manset,  « Lumières »; Dominique A., « Par les lueurs »)

L’adorer


28 Jan

Le nom d’Étienne Daho lancé dans une conversation entre amis provoque immanquablement des discussions assez animées au bout desquelles il apparaît clairement que les gens qui ne l’aiment pas ne l’aiment pas exactement pour les mêmes raisons que les gens qui l’aiment l’aiment, et que tout est vraiment question de point de vue, car comme il le chante avec Dutronc « Tous les goûts sont dans la(ma) nature »: « il n’a pas de voix » versus « j’adore sa voix et sa façon de chanter, de plus en plus sensuelles » ; « ses textes sont nuls » versus « il parle de choses intimes avec sincérité et pudeur » ; « il ne parle que de son nombril » versus « en parlant de lui, il touche tout le monde »; « il dit toujours la même chose » versus « il réussit à être touchant en évoquant les moments forts d’une histoire amoureuse, la rencontre, le désir, et la fin bien sûr »; « il n’a aucune présence » versus « je l’ai vu en concert plusieurs fois, il a une réelle présence et il est heureux d’être sur scène et de partager »…

Vous vous doutez que si je vous parle de lui, c’est que je me place franchement dans la seconde catégorie, celle des gens qui l’aiment. (et qui aiment les pulls marins, aussi, d’ailleurs.)

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Choix difficile que celui de la chanson emblématique de cette relation à Daho, qui a traversé les époques, d’abord assez légèrement puis de plus en plus « charnellement ». Depuis son premier album « La Notte, la notte » de 1984  jusqu’au dernier « L’invitation »  de 2007 ou plutôt « Le condamné à mort », 2010,  avec Jeanne Moreau sur le texte de Jean Genet et la musique d’Hélène Martin, il y a eu les tubes d’époque bien sûr (« Week-end à Rome », « Paris le Flore », »Duel au soleil »(ma préférée de cette catégorie), « Bleu comme toi »…), mais aussi certaines chansons moins connues, des faces B pour le coup :  « Promesses »  (très belle version sur le dernier live de Pleyel), « Quelqu’un qui m’ressemble », « (Qui sera demain) Mieux que moi », « Carribean Sea »,  « Les Passagers » (chanson en apesanteur), « Des adieux très heureux » , « La Mémoire vive » (petite chanson merveilleusement solaire et douce : « Premier soleil de l’an deux mille/Bien à toi »)…

Et, sur le dernier album, le sublime « L’adorer »  :

« Avant que l’infidèle à la beauté assassine/ne me morde la main/ne me couronne d’épines/Désadorer l’adorer/

Avant que ses baisers ne deviennent couteaux/que ses bouquets de fleurs ne me fassent la peau/Désadorer l’adorer/

Mais arborer/ce chagrin si haut/que je porte/beau comme un drapeau/en vainqueur/dont on admire le sort/courageux/qui sait aimer trop fort/

Car comme les dieux qu’on adore adorer/j’adorais l’adorer… »

ici en live à Pleyel (avec Edith Fambuena à la guitare) :

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« L’adorer », écrit à l’origine pour figurer dans la bande originale du film de Gaël Morel « Après lui », avec THE Deneuve, qu’il chante donc avec elle, dans une version studio reprise dans la compile « Monsieur Daho ».

Pourquoi j’aime Daho ? Parce que j’ai vieilli avec lui, certainement. Parce qu’il décrit sans complaisance les ruses et les délices du désir (« Ouverture », « L’invitation », « Les voyages immobiles »), la difficulté d’aimer durablement. Et les souffrances de la rupture et du renoncement (« La Baie », déchirant). Qu’il n’a plus peur de prendre des risques (il faut le chanter, ce « Condamné à mort », même avec l’appui de Jeanne Moreau, ce n’est vraiment pas un texte neutre).

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Alors, justement, parce que le texte est magnifique, et qu’il la chante parfaitement : « Sur mon cou », extrait du « Condamné » :

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« Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou/Que ma main plus lègère et grave qu’une veuve /Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve, /Laisse tes dents poser leur sourire de loup.
Ô viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne /Arrive dans mes yeux qui seront morts demain. /Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main /Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.
Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir, /Ni les fleurs soupirer, et des près l’herbe noire /Accueillir la rosée où le matin va boire, /Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir.
Ô viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde ! /Visite dans sa nuit ton condamné à mort. /Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords, /Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde.
Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour. /Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes. /On peut se demander pourquoi les Cours condamnent /Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.
Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre tes portes ! /Traverse les couloirs, descends, marche léger, /Vole dans l’escalier plus souple qu’un berger, /Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes.
Ô traverse les murs, s’il le faut marche au bord /Des toits, des océans, couvre-toi de lumière, /Use de la menace, use de la prière, /Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort. »

Bouleversant.

(Vous voulez une bonne nouvelle ? Daho est en studio, un nouvel album est prévu pour l’automne.)

(Spéciale dédicace : Delphine G., Cucuron, Luberon, 2004)

(Photo E. Daho – lien supprimé, sorry  ; photo E. Daho et J. Moreau)

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