Posts Tagged ‘bande-son’

Frimas V, presque noir et blanc


21 Jan

Derniers clichés de ces frimas récents, dimanche matin, plans plus larges, deux en ville, la végétation court le long du haut des murs des jardins…

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Et une cheminée dépasse, dans une symétrie-illusion d’optique….

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Et deux sur les rives de la Loire, les branches entremêlées du gros figuier sous le « pont de fil »…

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Et les frondaisons imbriquées, poudrées de blanc, elles aussi, des arbres près du « pont de pierre »…

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La neige a fondu aujourd’hui, ce qui soulage les marcheurs (mais pas forcément les promeneurs, plus rêveurs), les automobilistes, les oiseaux, les travailleurs du dehors, entre autres. Mais avouez : c’est photogénique, ce (presque) noir et blanc…

(Photos de l’auteur)

(bande-son :  Suzanne Vega : « Tom’s Diner » et « Solitude Standing »)

Fort Alamo


21 Jan

En 1994, je vois, lors de sa sortie, un film de Claire Denis, qui s’appelle « J’ai pas sommeil », dont l’histoire est plus ou moins inspirée par celle du tueur en série Thierry Paulin, le « tueur des vieilles dames » qui a sévi dans le Nord et l’Est de Paris dans les années 80.

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Dans ce film figure une scène assez incroyable où le personnage principal, travesti, sur la piste d’une boîte gay parisienne, entouré d’hommes silencieux aux regards ardents, fait un play-back et une chorégraphie assez troublants sur une chanson que je ne connais pas,  paroles très belles et musique à l’orchestration dépouillée, à la mélodie d’apparence simple : « On se croit d’amour/Oh on se croit féroce, enraciné/mais revient toujours/le temps du lien défait/On se croit d’amour/oh on se sent épris d’éternité/mais revient toujours/le temps du lien défait ». N’est-ce pas, dit avec poésie et élégance, ce qu’on craint souvent, dans les histoires d’amour, que « ça » s’arrête, et que revienne, oui, le temps du lien défait ?

Extrait du film, « repiquage télé d’époque » :

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J’attends la fin du générique pour apprendre le nom de l’interprète, à la belle voix sensuelle, Jean-Louis Murat, et je file acheter le CD (on ne trouvait déjà plus de vinyles, too bad), dont le titre est « Le Manteau de pluie du singe ».

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Dix belles chansons, ma préférée sur ce disque reste aujourd’hui encore « Le lien défait » (« Comme la vipère/Comme la reine des près/Morte terre/Tu déferas le tien…/Comme la femme douce/Comme l’homme léger/Au moment d’oublier/Tu déferas le tien… »), un univers poétique dans lequel la nature est très présente (« Comme un lichen gris/sur le flanc d’un rocher/comme un loup sous la Voie Lactée/je sens monter en moi/un sentiment profond/d’abandon/Par mon âme et mon sang/Col de la Croix-Morand/Je te garderai »), je tombe sous le charme, et me procure les autres opus, « Cheyenne autumn », « Venus ».

En 1996, il sort un nouvel album, « Dolorès ». Une pochette assez moche (mais c’est un peu une spécialité chez lui, et encore ce n’est pas la pire),

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… mais un disque magnifique, que je considère aujourd’hui encore comme son plus beau (pourtant, il est prolixe, Jean-Louis), qui détaille les souffrances, les conséquences et les regrets d’une rupture et d’un chagrin d’amour. Murat vient de se faire plaquer et c’est dur.

Ca commence par « Fort Alamo », batterie seule, percussions, rythme soutenu et la voie qui se pose, grave, toujours sensuelle, mais sans plus d’effet, il s’agit de rendre compte : « Qu’il est dur de défaire/J’en reste KO/Dans ta ville-frontière/sise au bord de l’eau…/Abruti de lumière/Comme pris au lasso/Je me laisse défaire de tous mes oripeaux. » La guitare est lancée et Jean-Louis n’entend pas être tendre, ni avec celle qui vient de le lâcher, ni avec lui-même : « Tes gestes d’orfèvre/Ta vie de femelle/je te jure que je m’en fous/Le plaisir vorace/dans l’impasse/Et alors?/De ma vie vulgaire/dans l’armée de l’air/je garde l’amour/c’est tout/Plus rien n’est en place/comme tout s’efface/et alors je m’en fous… » Le constat continue et il est aride : « je n’ai plus de visage/je reste caché/caché dans ton ombre/ton ombre portée…/Je suis dans l’espace/un temple de glace/je n’aime plus rien du tout/malgré les menaces/comme tout me lasse/je m’en fous… » ; un souhait d’apaisement, quand même, une sorte de respiration vers la fin : « Donnez-moi la lumière/sur ce chant muet/ce long chant de misère/et de vanité », mais l’angoisse regagne : ‘comme tout est triste dans l’air/tout est à côté/ami, voilà ma prière/voilà mes péchés… » et le refrain vient ré-enfoncer le clou : « je suis dans l’espace/un temple de glace/je n’aime plus rien du tout/je vis dans la crasse/je suis dégueulasse/et alors?/le chien de l’espace/dans la glace/n’aboiera plus/whoo whoo whoo… » Murat aboyant comme le « chien de l’espace », absolument désespéré et au bout de tout, c’est ça , « Fort Alamo », et tous les gens qui ont connu un chagrin d’amour le comprennent bien, cet aboiement.

Pour écouter (pas de clip correspondant et les lives qu’on trouve sur les sites sont moins bons – à mon avis) :

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L’album, s’il est globalement sombre (« Perce-neige », « Margot », « Réversibilité »), est aussi plein de trouées lumineuses (« Brûle-moi » : « Viens, ma toute belle, canoter, c’est l’été/Nous aurons le ciel à partager »), plein de tendresses (« Dieu n’a pas trouvé mieux » : « Mieux que le moulin qui s’arrête/Qu’une brindille dans tes cheveux/Mieux que ton regard qui s’inquiète/Non, Dieu n’a pas trouvé mieux »), de départs entre tristesse et espoir (Dans un train bleu/je sommeille/Entre Lyon et Genève/le coeur peuplé d’idées noires…/quand dans un vol d’oies sauvages/sur les étangs s’élève/mon coeur épris de voyages… »), du rappel de l’importance du plaisir, et pas n’importe lequel  (« Le baiser » : « Nacrée ou lilas/viens aiguiser sur moi/ta beauté/Abandonne-toi/Éprouve au fond de toi/le baiser..), jusqu’à la réaffirmation que le fait d’aimer est bien ce à quoi on mesure une vie (« Dis, as-tu aimé chanter « aime-moi »?/as-tu aimé que se referment ses bras?/as-tu aimé poser ton coeur à l’intérieur/d’un être heureux?/As-tu aimé, en morte saison/semer la graine fleur/qui pousse au coeur/des gens heureux ? »). Vraiment, une très belle collection de chansons, à laquelle je retourne régulièrement, et c’est aussi à ça qu’on mesure l’importance de ce qu’on aime, la régularité avec laquelle on retourne s’y nourrir.

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Jean-Louis a fait depuis d’autres très belles chansons (« La chanson de Dolorès – L’irrégulière », « Gagner l’aéroport », « Accueille-moi, paysage »), d’autres qui m’ont moins plu et c’est vrai, il dit souvent des conneries maintenant quand il passe dans les médias. Mais ça ne change rien pour moi (juste qu’il devrait ne pas boire en interview !) : c’est un poète, et « Dolorès » est dans la liste de mes 10 albums favoris.

(Spéciale dédicace à la personne avec qui j’étais, entre autres, au cinéma en 1994 : as-tu aimé poser ton cœur à l’intérieur d’un être heureux?)

(photos : affiche « J’ai pas sommeil » ; pochette « Le Manteau de pluie »; pochette « Dolorès » ; photo Jean-Louis Murat)

Frimas IV, en direct cette fois


20 Jan

Comment résister à la tentation de vous poster un « Frimas IV », alors que le sol et les toits sont encore recouverts d’une belle couche de neige, tombée cette nuit et ce matin…

Distinguer les fleurs, les baies, les feuilles, qui soutiennent un, deux, parfois  dix ou même mille flocons de neige…

Les jaunes…

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… les rouges…

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… les  roses…

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… ou les fleurs blanches, directement faites de flocons…

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… sur fond d’eau sombre de Loire…

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… de ciel blanc avec branches enchevêtrées…

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… ou de ciel blanc vide…

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Et pour finir, le plus nu des brins d’herbe dans le plus nu des décors…

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Et, ce matin, sur les quais, dans le froid et le vent, des oiseaux chantaient…

Alors, bande-son : Dominique A., « Le courage des oiseaux »  » (« Si seulement nous avions le courage des oiseaux/Qui chantent dans le vent glacé… ») (spécial dédicace à Catherine, pour les oiseaux et le chanteur)

(Photos de l’auteur)

Frimas II, détails


18 Jan

Quelques flocons , clairsemés, ce matin sur les vieux toits d’ardoises que je vois de ma fenêtre. Comme promis, je vous livre donc les photos prises le deuxième jour de la période de froid de février dernier. Jour de grand soleil et de ciel bleu pur, les bords de Loire avaient déjà bien commencé à geler, et la végétation, les minuscules brindilles auxquelles on ne prête guère attention, en s’unissant à des parcelles, parfois même des gouttes, de givre, de glace, prenaient des allures de chefs-d’œuvre.

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Pureté des couleurs aux dégradés subtils, même l’ombre portée participe à l’équilibre…

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Finesse des minuscules brins qui ploient sous le poids léger de la neige  et de la glace, et avant elles, sans doute, du vent…

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Certaines touffes de brindilles sont plus ébouriffées que d’autres… ici, en plus, des bulles prisonnières de la glace au sol…

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Des plaques de glace toutes fines se retrouvent comme suspendues, flottant au-dessus du sol…

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Comment rendre compte et retenir toute cette délicatesse… (ici, s’ajoutent les reflets des roseaux dans l’eau…)

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…  cette finesse…

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… toute cette beauté, gracieuse et fragile…

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… Dans ces cas-là, souvent, j’ai mon appareil-photo. Heureusement…

… car The camera is an instrument that teaches people how to see without a camera. Dorothea Lange (« L’appareil-photo est un appareil qui apprend aux gens à voir sans appareil-photo »)

(Photos de l’auteur)

Bande-son : Kate Bush, l’album « Hounds of love », et son dernier, « 50 Words for Snow ».

Frimas


17 Jan

C’est parti, comme tous les ans : « l’offensive de l’hiver ». On râle, on s’emmitoufle, on s’écharpe, on se gantise, on se bonnetise, on pense à la note de chauffage, on souffle en montant les bûches de la cave, on ajoute une deuxième couette sur le lit, on dort avec des chaussettes.

En février dernier, remember, il faisait déjà (!)  froid, il avait neigé, pas mal, la Loire se refroidissait elle aussi. J’étais sur ses rives. C’était beau…

Comme ces flocons, mi-neige, mi-glace, restés prisonniers au bout des branches de ce saule, à  la lisière de l’eau, comme les éléments d’un mobile naturel…

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Délicat, parfois,

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Graphique, souvent…

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Comme un rappel de la fragilité des choses et de leur courage…

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Et de la grâce de la nature, même en dessous de zéro…

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Ce jour-là, il faisait gris ; les jours suivants, il s’est mis à faire un soleil radieux, un ciel bleu clair magnifique, et le thermomètre continuait à descendre, ça caillait sec. S’il neige demain là où je suis, comme nous l’annoncent nos prévisionnistes, je vous montrerai mes clichés des jours de soleil et de neige, bleus et blancs, promis. En attendant, couvrez-vous bien.

(Photos de l’auteur)

Bande-son : Étienne Daho : « Quatre hivers » (« Déjà quatre hivers/à ne savoir que faire »); les Valentins, « Février » (« L’hiver était las/De m’entendre claquer des doigts/Des cieux bleus de froid/Qui s’étendent jusqu’où l’on voit/Mais février m’a fait vriller »); Jean-Louis Murat « Margaux » (« Le givre brille à ma fenêtre/tu es loin/Ô Margaux ») et « Le Troupeau » (« D’avoir mené les chevaux/D’avoir traversé les glaces/Pour me bâtir un troupeau/N’apaise pas mon angoisse »).

Powderfinger


16 Jan

Le quatrième pilier de ma bande-son est Neil Young. Je l’ai découvert dans la foulée du « choc » Sanson (voir l’article « Besoin de personne ») aux alentours de 1978 : à ce moment-là, « Véro » est mariée à un Américain, Stephen Stills, musicien, guitariste, et membre du « super-groupe » Crosby, Stills and Nash, auquel s’était ajouté pour une courte période  « Young » de 1970 à 1972, j’achète un disque du groupe CSN (toujours très recommandable, leur premier, qui date de 1969), puis un disque de Neil Young en solo, le noir et blanc et très acoustique « After the Goldrush ». qui reste un de mes préférés.

L’intérieur du 33 tours :

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Je m’attache au personnage, à sa tête de Canadien d’origine indienne, à sa voix particulière, haut perchée, presque féminine parfois, à sa fragilité apparente, à son romantisme, à sa capacité de passer de l’acoustique le plus folk à l’électrique le plus rock et le plus sauvage, à ses prises de position, à la fois politiques et sociales, à ses textes poétiques, notamment la chanson-titre « Après la ruée vers l’or », au sujet très écolo avant l’heure, à la mélodie plaintive, piano et harmonica :

« Well, I dreamed I saw the knights in armour coming,/Sayin’ something about a queen./There where peasants singin’ and drummers drummin’/And the archer split the tree./There was a fanfare blowin’ to the sun/That was floating on the breeze./Look at Mother Nature on the run/In the nineteen seventies. »

« J’ai rêvé que je voyais arriver des chevaliers en armure,/ils disaient quelque chose à propos d’une reine/Il y avait des paysans qui chantaient et des joueurs de tambour/Et un archer a fendu un  arbre/Il y avait une fanfare qui soufflait vers le soleil/qui flottait dans la brise/Regardez Mère Nature dans sa fuite/Dans les années 70… »

Dans la foulée, je découvre ses autres disques, l’incontournable « Harvest », le live « Time fades away », le déchiré « Tonight’s the night », l’apaisé « Comes a time ». Peu de temps après, en 1979, sort le nouvel album de Neil « Rust never sleeps » (littéralement « la rouille ne dort jamais »).

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Une face acoustique, qui débute par « My My Hey Hey (Out of the Blue) » et une face très électrique qui se clôt par « Hey Hey My My (Into the Black) » [avec la fameuse phrase recopiée par Kurt Cobain dans la lettre retrouvée après son suicide  : » It’s better to burn out than fade away » (traduit sur Wikipédia par : « Mieux vaut exploser en vol que s’éteindre à petit feu »)], les deux versions se répondant, et encadrant les sept autres chansons. De vraies merveilles, acoustiques, « Thrasher », « Pocahontas » (au texte pro-Indien, rappelant sans haine quelques évidences, et à l’interprétation douce : « Des aurores boréales/Le ciel glacé la nuit/Des pagaies fendent l’eau/Dans un mouvement rapide et long/Depuis l’homme blanc/jusqu’aux champs de verdure/Et la mère patrie que nous n’avons jamais vue//Ils nous ont tués dans nos tipis/Et ils ont abattu nos femmes/Ils ont sans doute laissé quelques bébés pleurer sur le sol… »), « Sail Away » et électriques : la première de la seconde face s’appelle « Powderfinger » [un peu intraduisible, quelque chose comme « La Poudre (sous-entendu : du fusil) et le doigt (sous-entendu : qui appuie sur la gâchette) »]. Mélodie imparable au chorus à la guitare électrique claire (pas toujours le cas chez Neil, qui aime les amplis sursaturés), voix à la fois fluide et puissante, et texte condensé, qui campe en quelques strophes une scène, des personnages, des sentiments et raconte une vraie histoire avec une progression et un dénouement, on se croirait dans une nouvelle.

Look out, Mama, there’s a white boat comin’ up the river/With a big red beacon, and a flag, and a man on the rail/I think you’d better call John,/’Cause it don’t look like they’re here to deliver the mail/And it’s less than a mile away/I hope they didn’t come to stay/It’s got numbers on the side and a gun/And it’s makin’ big waves.

« Regarde, maman, il y a un bateau blanc qui remonte la rivière/Avec une grande balise rouge, et un drapeau, et un homme sur le pont/Je pense que tu ferais bien d’appeler John/Parce qu’il n’a pas l’air de venir pour nous déposer le courrier/Et il est à moins d’un mile/J’espère qu’ils ne vont pas s’installer/Il y a des numéros sur le côté et un canon/Et ça fait de grosses vagues. »

On visualise la scène, on sait que le personnage qui parle est jeune, il commence par appeler sa mère et dire qu’il serait bon que « John » soit là. Un bateau arrive, eux sont sur la rive, et l’inquiétude est là. Et de fait :

Daddy’s gone, my brother’s out hunting in the mountains/Big John’s been drinking since the river took Emmy-Lou/So the Powers That Be left me here to do the thinkin’/And I just turned twenty-two/I was wonderin’ what to do/And the closer they got,/The more those feelings grew.

« Papa s’est barré, mon frère est parti chasser dans les montagnes/Big John s’est mis à boire depuis que la rivière a emporté Emmy-Lou/Les autorités m’ont laissé ici pour réfléchir/Et je viens juste d’avoir 22 ans/Je me demandais ce que j’allais faire/Et plus ils se rapprochaient/Plus ce sentiment montait en moi. »

Daddy’s rifle in my hand felt reassurin’/He told me, Red means run, son, numbers add up to nothin’/But when the first shot hit the docks I saw it comin’/Raised my rifle to my eye/Never stopped to wonder why./Then I saw black,/And my face splashed in the sky.

« Le fusil de mon père dans ma main me rassurait/Il m’avait dit : «Si tu vois du rouge, tu t’enfuis, mon fils (littéralement : « Fils, le rouge signifie « Cours » »), les chiffres n’ajoutent rien»/Mais quand le premier tir a heurté le quai, je l’ai vu arriver/J’ai mis mon fusil en joue/Je ne me suis pas arrêté pour me demander pourquoi (ou : » je n’ai jamais cessé de me demander pourquoi »)/Alors tout est devenu noir/Et mon visage a explosé dans le ciel. »

Shelter me from the powder and the finger/Cover me with the thought that pulled the trigger/Think of me as one you’d never figured/Would fade away so young/With so much left undone/Remember me to my love,/I know I’ll miss her.

« Mettez-moi à l’abri de la poudre et du doigt (le « Powderfinger » du titre)/Protégez-moi de (ou : « avec ») la pensée qui a fait appuyer sur la détente/Pensez à moi comme à quelqu’un que vous n’auriez jamais imaginé/Qui aurait disparu si jeune/Avec tant de choses qui lui restaient à faire/Faites en sorte que mon amour se souvienne de moi/Je sais qu’elle me manquera. »

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Le texte est magnifiquement concis et descriptif, la musique et les choeurs (les « ouhouh » plus précisément !) du groupe Crazy Horse ajoutent à la tension dramatique et l’interprétation de Neil est bouleversante, sans faire d’effet particulier, puisqu’on est dans le rock.

Vous voulez voir et entendre ? Dans la version du film « Rust Never Sleeps », le concert filmé de 1978 (special dédicace à my sister, qui m’a accompagnée dans un ciné de Montparnasse en 1979 pour le voir, ce film) d’où est issu le double 33 tours « Live Rust », magique

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Ou en version acoustique (pas de vidéo correspondante, mais la musique vaut le coup) :

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J’aurais pu détailler d’autres chansons de Neil, le magnifique « Like a hurricane » dont il existe aussi deux versions, une électrique, une acoustique, à l’orgue ; « Cortez the Killer » chevauchée électrique et hallucinée sur le conquistador Espagnol et les Aztèques qu’il a rayés de la carte ; ou en acoustique, « Don’t let it bring you down », « Helpless » ou le très touchant »Little Wing »…

J’aime toujours le Neil Young de ces années-là, et celui d’aujourd’hui, avec sa même sincérité, sa poésie, et sa liberté totale qui fait qu’il a été parfois difficile à suivre. Il est maintenant reconnu comme un des plus grands compositeurs de sa génération, le père du mouvement grunge, notamment. Et vous avez remarqué : si mon nom de blogueuse doit beaucoup à mon prénom de l’état civil, qu’il ait un petit air de ressemblance avec celui de ce héros de mon adolescence lui ajoute une légitimité et un charme supplémentaires.

(intérieur pochette « After the goldrush« ; pochette « Rust never sleeps »; photo Neil Young)

Heureux le marin qui nage


15 Jan

Dans ma bande-son, au tout début, il y a Julien Clerc. Je suis petite, j’ai 6 ans, je pense, mon père a acheté le 45 tours avec la chanson  « Niagara ».

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Je lui chipe, je le mets en boucle sur l’électrophone. Je demande à  en avoir d’autres, je récolte  « La Citadelle », « Ivanovitch » et « Sur tes pas ». Je suis sous le charme de la voix, de la musique, et évidemment sous le charme  de Julien, inutile de s’appesantir, il est jeune, et terriblement beau.On l’entend de plus en plus à la radio, « La Californie », « Ce n’est rien », « Si on chantait »…

Mais ce qui me ravit, dans le fond, et au sens propre, ce sont les mots qu’il chante, les mots écrits, je l’apprends peu après, par deux auteurs, dont le principal est Etienne Roda-Gil, fils de républicains espagnols ayant fui la dictature franquiste, « Roda », révolté, anarchiste, et poète.

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En fait, je ne comprends pas grand-chose mais les mots m’emballent, m’emmènent, me font rêver. Ils décrivent un monde gorgé de références historiques dont l’exactitude importe peu, un univers où l’imaginaire s’appuie sur l’Histoire pour décrire des scènes ou des images, décoller, un monde qui laisse l’auditeur rêveur, emporté ailleurs…

Dans « Le Patineur » : « Dans une ville où je passais/bien au Nord du mois de juillet/Sur un grand lac/un lac gelé/un homme en noir glissait, glissait…/Il avait un drôle d’habit noir/qui avait dû faire les grands soirs de l’Autriche/et de la Hongrie/quand elles étaient réunies./ C’était un échassier bizarre/il ne sort pas de ma mémoire/sur une jambe et jusqu’au soir, il glissait là sur son miroir/Il patinait… ». (Évidemment, je ne connais pas, à ce moment-là, l’histoire ou même l’existence de l’empire austro-hongrois ! mais peu importe, je suis emportée par les images que ces mots suscitent, « bien au Nord du mois de juillet ».) Pour l’écouter dans une interprétation récente :

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Dans « Ivanovitch », la Russie éternelle et ses tristesses, l’exil… : « Il était arrivé/Le fiacre l’emportait/Toujours la même ville/Toujours les mêmes gares/Des églises barbares/Saint-Petersbourg, ma ville…/Ivanovitch est là/Ivanovitch est là/Et le ciel est toujours si gris/ et la pluie chaque jour si triste… ».

Dans « Yann et les Dauphins », la jeunesse triomphante, la navigation sur les grands océans, l’amour libre, la jalousie des possédants, l’intervention des dauphins, du côté de la vie : »Savez-vous ce que racontent/les dauphins des grandes mers/Une histoire de ce monde/mais d’un autre univers/Tout près d’un port des Flandres/il y a bien longtemps/Yann avait un navire/mais n’avait pas seize ans/ N’est pas pirate qui veut/sur la grande mer du Nord/n’est pas heureux qui veut/dans la grande course au trésor… »

Dans « Zucayan », la folie à la Cendrars d’un homme pris dans les filets de l’avidité et de la solitude : »Les filons furent épuisés/avant d’être mis à jour/et ils furent exploités/avant même d’exister/Les chercheurs ont jeté/leurs pioches et leurs tamis/L’or est devenu sourd/à leur triste folie/A Zucayan /(…) Tout seul/je suis resté/parmi les Indiens bleus/les lianes enchevêtrées/et les anciennes mines/Ma barbe pousse lentement/et la couleur de mes yeux/se délave dans le temps/de ma mémoire en ruine/A Zucayan… ».

Dans « La Veuve de Joe Stan Murray », des paysages asiatiques défaits par la mousson, et l’éternel amour d’une femme seule qui attend son homme qui ne reviendra pas : « Comme un bernard-l’hermite/qui se souvient d’anciens palais/Mon coeur/coquille vide/résonne encore d’anciens regrets/un saxophone bizarre/pris dans de gluants lichens mous/raconte sur la plage/l’histoire vieille du GI fou/(…) Comme une fleur petite/qui jamais ne se fanerait/ta petite veuve annamite/t’attend encore, Joe Stan Murray… »

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La richesse du vocabulaire, les références, la beauté de la langue, sans oublier la musique et l’interprétation m’emmènent très loin de ce qu’on entend habituellement à la radio. Julien chante aussi des chansons d’amour, bien sûr, mais là encore, la qualité de l’écriture les met très au-dessus ou très à côté des habituelles ritournelles des vedettes françaises dont on nous rebat les oreilles… Roda-Gil dira d’ailleurs que lui et Julien « ont quand même réussi à ne pas dire (sous-entendu : chanter) « je t’aime » pendant douze ans » ! Bien sûr, il y avait eu Brel, Brassens, Barbara… dont la qualité de l’écriture n’est plus à démontrer. Mais Julien était le premier de cette génération à connaître le succès avec des chansons aussi personnelles, aussi poétiques, aussi lyriques, à atteindre cet équilibre entre classicisme de la langue et modernité de la musique, et de l’interprétation. Chansons d’amour ?

« Le Coeur-volcan », sur un air de tango, au bandonéon : « Comme un volcan devenu vieux/mon cœur bat lentement la chamade/La lave tiède de tes yeux coule dans mes veines malades/Je pense si souvent à toi que ma raison en chavire/comme feraient des barques bleues/et même les plus grands navires… » . Vidéo d’époque (Julien avec une clope !) :

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« Les Menhirs », dont le texte est de Maurice Vallet, l’autre parolier de Julien de cette époque, qui tenait bien la comparaison avec Roda-Gil : « Ne m’attends pas trop longtemps/à l’ombre fraîche des menhirs/La lande restera la même/avec fougères et bruyères/La côte gardera sa rage/et le froid crachin son rire/pour des souvenirs amers/quand je passe/Et je t’oublie… »

« Je sais que c’est elle » : « De ses deux bras tendus/elle fait l’horizon et le ciel/où sa tête en se balançant/fait toute la course du soleil./Et d’une épaule à l’autre/moi je sais que c’est elle/oui ce nouveau soleil, moi je sais que c’est elle… »

« Vous », une chanson méconnue et très belle : « Miels, cristaux et vents de sable/dans ce monde épouvantable/on vous couvre de bijoux…/Miels, cristaux et sur nos tables/tous les fruits que les notables/viennent manger à genoux…/Puis les rats d’hôtels s’endorment/puis se dissipent les formes/et la nuit me rend à vous…/Reine d’une ruche lointaine/inaccessible et pleine/de serviteurs jaloux../(…) Vous, enfuie dont la silhouette/vient se cogner dans ma tête/comme un aveugle fou…/Vous, dans les cristaux sans âge/où flotte votre image/perdue dans les bijoux…/Vous dans cette prison médiévale/qui traîne dans les étoiles/des oriflammes mous… »

En octobre 1973, je traîne toute la famille à l’Olympia (enfin, comme j’ai huit ans, disons plutôt que toute la famille accepte de m’accompagner), Julien vient de sortir son nouvel album, sobrement intitulé « Julien ».

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Onze chansons, un titre antimilitariste « Poissons morts » (‘ »Poissons morts/Allez donc dire aux moissonneuses/que la graisse de mitrailleuse/n’est pas la brillantine des dieux » : franchement, que pouvait y comprendre une petite fille de huit ans ? Eh ben j’adorais quand même…), un tube plus « franchouillard » pour vendre le disque (« Ca fait pleurer le Bon Dieu »), des textes à la poésie parfois baroque, parfois plus quotidienne, et ce texte splendide :

« Heureux le marin qui nage/dans les eaux de son courage/Heureux le capitaine/dont la gloire est certaine/et qui meurt un beau matin/frappé au pied de son mat/

Heureux les bateaux fantômes/dans les eaux du rêve des blondes/Heureux les drapeaux pirates/ruban noir sur peau d’albâtre/flottant dans les mers nouvelles/où les phares se promènent/les grands soirs/

Heureuses les multitudes/dans leurs longues solitudes/Heureuses aussi les éponges/dans les fonds où nul ne plonge/sans voir bientôt sa cervelle/s’échapper de ses oreilles/dans le noir/

Heureux tous ces funambules/qui sur leur fil, déambulent/Heureuses aussi les épouses/Dans les fonds où rien ne bouge/où les couleurs sont fidèles/et les passions éternelles/

Sans savoir/sans savoir…/

Que ce monde est un vertige/accroché sur une tige/Que dans les mers blondes et sombres/des espaces de tous les mondes/un dieu vieux, sourd et débile/de ses dix mains malhabiles/jongle pour des imbéciles…/

dans le noir/dans le noir… »

Il y a eu encore deux albums formidables (sept en tout, dont le dernier, le noir « N° 7 » qui contient cette pépite qu’est « Souffrir par toi n’est pas souffrir », en plus du mélancolique »This Melody ») écrit en commun, puis Julien a élargi son panel de paroliers, il en a pris des bons (Dabadie, Mac Neil, Le Forestier… comme Françoise Hardy, qui écrit tous ses textes, et a toujours su s’entourer de musiciens excellents, à la pointe de la modernité, Julien a toujours choisi ses paroliers avec soin et talent), a fait de très beaux tubes (« J’ai le cœur trop grand pour moi », « Ma Préférence », « Jaloux »…), a pris position contre la peine de mort (« L’Assassin assassiné ») à un moment où ce n’était vraiment pas la mode, s’est brouillé un temps avec Roda-Gil, puis a retravaillé plus tard, avec lui (« Utile »). Mais ce que j’aime surtout chez Julien, et je ne suis pas la seule, c’est cette période, 1968-1975, où avec ses deux paroliers, Roda-Gil et Maurice Vallet, ils ont créé un univers cohérent et poétique, parfois hermétique, mystérieux, et très souvent magique et beau. Ensemble, ils m’ont fait découvrir des mondes, et ouvert des portes. Muchas gracias, amigos.

(Étonnamment, peu de vidéos de l’époque sur les grands sites de partage. Photo d’E. Roda-Gil ; photo de Julien Clerc et pochette du 33 tours)

Tirage


09 Jan

… une roulotte dans un jardin…

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A l’intérieur, un décor kitsch, petit canapé recouvert d’un plaid en moumoute synthétique, coussins au crochet, papier peint à grosses fleurs…

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On devine la bande-son  à la hauteur, et de fait…

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Et sur la table, à côté de la boule de cristal, un tirage de tarots, uniquement constitué de figures féminines, les quatre reines (d’Epée, de Coupe, de Bâton, de Deniers) et deux arcanes majeures, la Papesse et ma préférée, l’Impératrice. Des femmes d’action, de pouvoir, spirituel ou temporel.

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Qu’en conclure ? Rien de précis, bien sûr. Si, une chose : si le futur ne se laisse pas deviner, qu’il soit écrit à l’avance ou non, nous avons besoin de symboles et de figures pour essayer de le décrypter et y lire nos forces et nos faiblesses, nos entraves et les clés pour nous en libérer, le soutien que nous apporte le monde et les autres ou non. Nous avons besoin parfois qu’on nous parle de nous autrement qu’à travers le langage habituel de la raison. Et si le tarot est évidemment symbolique, il est aussi poétique, et ça n’est pas le moindre de ses charmes.

(photos de l’auteur : festival des jardins de Chaumont-sur-Loire 2011)

Thunder Road – Route de tonnerre


07 Jan

Automne 1980, j’ai 15 ans. A la radio, j’entends un truc énorme,  qui emporte tout sur son passage, tendance rock à cuivres et à chœurs, voix chaude, virile et généreuse, accent américain à couper au couteau, batterie éclatante,  un truc qui donne envie de prendre les gens qu’on aime dans ses bras pour les faire danser n’importe comment. « Hungry Heart », Bruce Springsteen. J’achète le 45 tours.

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Je lis les paroles au dos de la pochette. La musique est irrésistiblement gaie et enthousiaste. Le texte est plus surprenant, si on s’y penche :

« Got a wife and kids in Baltimore, Jack/I went out for a ride and I never went back/Like a river that don’t know where it’s flowing,/I took a wrong turn and I just kept going.

Everybody’s got a hungry heart… (…)

Everybody needs a place to rest/Everybody wants to have a home/Don’t make no difference what nobody says/Ain’t nobody like to be alone »

(J’ai une femme et des enfants à Baltimore, Jack/je suis sorti faire un tour et je ne suis jamais revenu/comme une rivière qui ne sait pas où elle coule/j’ai tourné au mauvais endroit et j’ai simplement continué.

Tout le monde a le cœur affamé (…) »

Ensuite, le gars rencontre une fille dans un bar à Kingstown, ils tombent amoureux, puis se séparent, il se retrouve seul et il conclut, comme une évidence qui a besoin d’être redite :

« Everybody needs a place to rest/Everybody wants to have a home/Don’t make no difference what nobody says/Ain’t nobody like to be alone »

« Tout le monde a besoin d’un endroit où se reposer/Tout le monde veut avoir un foyer/Que personne ne le dise ne change rien : /Personne n’aime être seul »

L’idée de la chanson semble être : oui, la vie peut être dure, mais on est là pour vivre et pour y croire, au bonheur, et pour continuer à avancer, alors autant le faire avec énergie, et cette chanson en dégage, de l’énergie…

Dans la foulée de cette découverte, je lis dans un vieux numéro de Rock’n’folk une excellente critique sur un des albums précédents du gars en question, sorti en 1975. La pochette en noir et blanc me plaît, ce que dit le critique aussi. Je vais l’acheter, pour voir.

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Je pose le saphir (était-ce un diamant ?) sur le vinyle. Intro au piano qui égrène les notes et les célèbres premières mesures d’harmonica, tempo plutôt lent, voix toujours chaude et grave, mais au chant doux, presque douloureux. C’est une ballade, là où je m’attendais à un rock un peu pétaradant.

« The screen door slams/Mary’s dress waves/Like a vision she dances across the porch/As the radio plays/Roy Orbison singing for the lonely/Hey that’s me and I want you only/Don’t turn me home again/I just can’t face myself alone again… »

« La porte d’entrée claque/la robe de Marie ondule./Comme une vision elle danse à travers le porche au son de la radio./Roy Orbison chante pour les solitaires :/ »Hey,c’est moi et je ne veux que toi « ./Ne m’envoie pas encore balader, je ne peux plus supporter d’être seul »

La musique s’emballe un peu,  mais surtout Springsteen chante vite, les mots se bousculent, s’enchaînent, il en a, des choses à dire, à cette « Mary ». Comme l’empereur Joseph II reprochait à Mozart d’avoir mis « trop de notes » dans son opéra, on peut penser que Springsteen met « trop de mots » dans cette chanson, mais tout tient en équilibre et progresse grâce à la fièvre qui semble l’habiter, et la nécessité de convaincre cette fille de le suivre, et elle semble pressentir que l’enjeu est plus important  qu’une simple ballade en voiture :

« Don’t run back inside/Darling, you know just what I’m here for/So you’re scared and you’re thinking/That maybe we ain’t that young anymore/Show a little faith, there’s magic in the night (…) »

« Ne rentre pas à l’intérieur/chérie, tu sais pour quoi je suis venu/alors tu as peur, et tu penses que peut-être nous ne sommes plus assez jeunes pour tout ça/Aie un peu confiance/il y a de la magie dans la nuit… »

Il la connaît, il connaît ses hésitations, et il sait aussi qu’il n’est pas le héros dont toutes les filles rêvent : ce qu’il propose semble simple mais peut devenir magique par leur volonté commune.

« You can hide ‘neath your covers/And study your pain/Make crosses from your lovers/Throw roses in the rain/Waste your summer praying in vain/For a savior to rise f rom these streets/Well now l’m no hero/That’s understood/All the redemption I can offert girl/Is beneath this dirty hood/With a chance to make it good somehow/Hey what else can we do now/Except roll down the window/And let the wind blow back your hair/Well the night’s busting open/These two lanes will take us anywhere/We got one last chance to make it real/To trade in these wings on some wheels/Climb in back, heaven’s waiting on down the tracks/Oh come take my hand/We’re riding out tonight to case the promised land/Oh Thunder Road, oh Thunder Road … »

« Tu peux te cacher sous les couvertures/et ressasser ta souffrance/faire le compte de tes amoureux/ jeter des roses sous la pluie/gaspiller ton été à prier en vain pour qu’un sauveur émerge de ces rues./Je ne suis pas un héros, c’est clair/Tout le salut que je peux offrir tient sous ce capot sale/avec une chance de faire que ce soit bien quand même/ Et qu’est-ce qu’on peut faire d’autre maintenant/à part baisser la vitre et laisser le vent souffler dans tes cheveux/la nuit nous est grande ouverte/ces routes à deux voies nous emmèneront n’importe où/On a une dernière chance d’y arriver/de transformer ces roues en ailes/grimpe à l’arrière, le paradis nous attend au bout du chemin/Oh, oh, viens prendre ma main/roulons ce soir pour atteindre la terre promise/oh, route de tonnerre …  »

La suite est à l’avenant (pour une traduction et les paroles complètes, voir ici), de plus en plus poétique, mêlant des images un peu spectrales d’aube pâle aux bruits de moteurs qui disparaissent dans le lointain, chantée avec la même urgence… jusqu’à la phrase finale, où, après une dernière demande à Mary pour qu’elle se décide enfin à tenter le coup (« So, Mary, climb in ») , il énonce de manière grave et décidée en même temps que douloureuse :

« It’s a town full of losers/And l’m pulling out of here to win. »

(« C’est une ville pleine de perdants/et je me tire d’ici pour gagner. »)

Quelques notes encore au piano, puis le solo de saxophone du génial Clarence Clemons vient encore agrandir le paysage, tout en force contenue, et donne véritablement  cette impression à la fois mélancolique et pleine d’espoir d’avancer en se disant que oui, « je sais qu’il est tard, mais on peut y arriver si on se dépêche. » (« I know it’s late but we can make it if we run »).

Vous voulez entendre (et voir) ?  Dans une version de 1975, dépouillée, Bruce tout jeunot, à bonnet, voix et interprétation superbes, mais image  d’époque, sombre et bleutée:

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Ou dans la version du Live de Barcelone en 2002,  « grosse machine rock de scène » , mais touchante parce que le public connaît les paroles et reprend chaque mot en chœur :

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Ou dans un duo acoustique, doux et assez magique avec Melissa Etheridge :

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La découverte de cette chanson, et des sept autres du disque, tout aussi novatrices, touchantes et enthousiasmantes, chacune dans leur catégorie (rock jouissif, opéra rock, ballade jazzy à la trompette, sans compter l’hymne imparable, le « Born to run » du titre…) m’ouvre l’univers de Springsteen : son lyrisme, sa générosité, son énergie, son romantisme parfois douloureux, son idéalisme dont il connaît les limites mais dont il a besoin pour avancer, ses engagements, ses erreurs même parfois, son intégrité :  j’ai 15 ans, je ne comprends pas tout ça, mais je pressens que ses visions, sa musique et ses mots vont m’accompagner, me porter, m’émouvoir, me concerner, me précéder parfois. Oui, les chansons de Springsteen pour moi, c’est vraiment la bande-son d’une vie. Et « Thunder Road » est en tête de liste.

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(Pochettes : 45 tours « Hungry Heart » ; 33 tours « Born to run » ; photo )

Besoin de personne


05 Jan

Après cette longue flânerie japonaise, et pour marquer l’entrée dans 2013, l’année de la braise (…), retour à la rubrique du blog intitulée « Face B  (la bande-son) »…

Dans ma bande-son perso un peu foisonnante, un peu fouillis parfois comme on le verra, quatre fondamentaux, quatre piliers, les plus anciens : une Française, un Français, un Américain, un Canadien. Galanterie oblige (youpi !), commençons par la Française.

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C’est l’été 1977, j’ai 11 ans et demi, mon père pose du papier peint dans ce qui va devenir ma chambre,  il a l’habitude d’écouter la radio quand il fait des travaux, Europe 1, la station familiale, ce matin-là une émission type « Stop ou encore », où les auditeurs doivent appeler pour voter et dire s’ils veulent encore entendre le chanteur dont un disque vient de passer. Je suis là, sans doute quelque chose à dire ou à faire, et de la radio sort soudain une mélodie, des paroles et une voix,  inédites pour moi, et suffisamment marquantes pour que je me souvienne de ce moment quelques dizaines d’années plus tard. Je m’accoude à l’escabeau sur lequel est posée la radio (de marque « Radiola ») pour mieux écouter. (Évidemment, le disque est sorti en 1972, j’avais juste 5 ans de retard ! mais à l’été 72, j’avais six ans et demi, je suis sûre que vous me pardonnez ce décalage !)

Une intro courte à la guitare, le piano et la batterie qui déboulent, pas de temps à perdre, et tout de suite la voix, magique : « Je n’ai eu besoin de personne pour le rencontrer, un jour, ni qu’on me raisonne pour m’aider à voir l’amour. »

Souvenez-vous (très belle vidéo de l’époque de la sortie du disque, l’intro est au piano, Sanson chante en direct, elle a  23 ans, un charme et un talent fous) :

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De ce moment inaugural, de mon émotion de ce matin-là, accoudée à l’escabeau au milieu des travaux, je garde un souvenir fort, d’une découverte précieuse, d’une voix qui parlait d’une manière inédite, de sentiments éternels mais qui semblaient nouveaux, une voix qui allait m’ouvrir des horizons jusque-là insoupçonnés.

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« Besoin de personne quand je me suis fait ma loi, besoin de personne, quand il est venu vers moi… »

Pour une future lesbienne (enfin, mettons plutôt « en devenir » !), qui ignorait évidemment tout à ce moment précis des affres qu’elle allait traverser à l’adolescence et même plus tard, il y avait là comme une résonance par anticipation (évidemment, remplacer « il » par « elle ») : oui, « besoin de personne pour choisir le chemin de ma vie, besoin de personne pour pleurer quand il me renie ». Ce n’était évidemment ni la première chanson d’amour que j’entendais, ni la première femme libre dont on écoutait la voix (Barbara, Gréco…), mais sans doute la première à parler de cette manière-là, moderne, pop, de ce goût, de cette volonté et de cette difficulté d’être soi-même (même si Françoise Hardy, plus tôt… mais en moins punchy !). De ce sentiment d’urgence de vivre, et de cette faculté à prendre des risques, à ne pas avoir peur de souffrir, parce que l’intensité est plus importante que le confort, malgré le prix à payer. Sanson a été dans ma jeunesse (et me semble-t-il dans la jeunesse de beaucoup de femmes homosexuelles, ce qui explique leur nombre assez important dans ses concerts !), non pas un modèle, mais comme une image idéale et idéalisée de la femme libre, indépendante, et acceptant le poids de ses passions et leurs conséquences. « Je l’ai conquis toute seule, il m’a offert toute sa vie, je crois que j’ai dit oui, oui. Je l’ai conquis toute seule, il m’a offert toutes ses nuits, je crois que j’ai tout pris, que j’ai tout pris ».

Mais avant d’être consciente de tout cela,  il y a eu le simple choc de sa voix, de sa musique, de ses mots, l’évidence de son talent, éclatant, et celui, un peu plus tard, de son charme, de sa personnalité, de sa sincérité. De sa liberté, de sa modernité.

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Est-ce ce même jour (il me semble) que dans la foulée, j’ai entendu pour la première fois « Amoureuse » ? « Une nuit, je m’endors avec lui, mais je sais qu’on nous l’interdit. Et je sens la fièvre qui me mord sans que j’aie l’ombre d’un remords »… (comme résonance a priori, on pouvait difficilement faire mieux.) Et son (toujours valide) « et je me demande si cet amour aura un lendemain. Quand je suis loin de lui,  je n’ai plus vraiment toute ma tête, et je ne suis plus d’ici, je ressens la pluie d’une autre planète ». Romantique et imparable, ça parle à tout le monde, non ?

Et ça a été le début d’une affection pour « Véro » Sanson, jamais démentie, même lorsqu’elle se laisse parfois aujourd’hui aller à n’être qu’une caricature d’elle-même (quand elle parle uniquement, jamais quand elle chante. Même si sa voix a perdu de sa légèreté, bien sûr – trop de cigarettes et de nuits sans sommeil, pour ne pas parler du reste). D’une longue série de concerts, du fantastique Palais des Sports en 1978 (j’avais 12 ans, hommage à ma mère qui m’y a emmenée – après un voyage voiture-train un peu compliqué!) à un festival de Touraine de l’été dernier. Et le début d’une appropriation de ses chansons, de ses textes, dont je reparlerai, certaines autres ayant été des étapes importantes dans la construction ou la compréhension de ce que j’étais ou de ce que je voulais devenir. Comme image idéale, on fait pire, je crois… car par-delà les (futur(e)s) déchirures, les chagrins, les excès, il y avait quelque chose de solaire et d’heureux chez cette jeune femme moderne.

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(Pochette du 45 tours : Encyclopedisque ; photo 1 : site officiel véroniquesanson ; photos 2 et 3 : blog « Harmonies », supprimé depuis)

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